CE QUI NE CESSE PAS DE NE PAS

CE QUI NE CESSE PAS DE NE PAS

par Caroline Pauthe-Leduc

 

Le débat sur la passe a pris bien des départs depuis ces dernières semaines. Je me propose de m’y introduire par le point le plus chaud, à vue de nez : ce qu’on peut attendre du témoignage d’une fin de cure ; ce que cette attente produit de stérilité.

N’en déplaise à Abel, certains sujets à fond hystérique peuvent aussi rester sceptiques face à l’idéologie du franchissement. Quand je lis par exemple que dans la passe, ce dont il s’agit c’est de « témoigner d’une séparation avec l’objet », ça a tendance à m’énerver car si la névrose est bien une structure, l’opération de séparation est en fonction quoiqu’il en soit, début de cure, hors de cure et tutti quanti. C’est plutôt une question de temps dans les tours de la pulsion. Je ne suis pas loin de penser qu’il en va de même pour S de A barré. Pas sans douleur, pas sans embrouilles très considérables, peut-être – mais pas toujours : qui ne connaît un névrosé jamais allongé sur un divan, voire franchement rétif, et qui se débrouille très bien pour que la vie, une femme, une mort, une discussion dans un café, l’interprètent, lui et son symptôme par-dessus le marché ? Ou alors il faudrait dire en quoi cette séparation d’avec l’objet, cet usage de S de A barré sont spécifiques pour chacun à une fin de cure comme telle. Ça tend à m’énerver car s’y fait entendre pour moi le signal que ça fait formule, au sens prétentieux et patapouf – là où nous devons rester sur le qui-vive, orientés par le réel sans loi (je me permets, ce n’est pas encore tout à fait une formule). L’exigence est d’inventer de nouvelles façons de dire car ça s’use les formules, surtout quand on croit les avoir comprises…

Ne sont-ils pas plus convaincants, du côté d’une certitude de la jouissance, ces moments de répétition qui montrent qu’on a cru se séparer de l’objet lors du tour précédent, et qu’il revient pourtant, inlassablement là – désespérément là, sauf quand on finit par s’y faire… et que ça en devient drôle ! « Le matou revient », connaissez-vous la chanson ? On a plus de chance d’atteindre ce point de fin de cure qui troue le langage avec le sinthome qu’avec le fantasme et sa supposée « traversée » qui ont rendu les armes il y a déjà quinze-vingt ans, ou encore les fameuses « chutes des identifications », car je ne sais pas pour vous, mais moi le sinthome, je n’y comprends rien – tandis que les identifications, le fantasme, je commence à en avoir une petite idée. C’est bien là où le bât blesse !

Pour autant, ce n’est pas parce qu’il y a de l’impossible à dire qu’il y faut renoncer, bien au contraire, n’est-ce pas, Abel ? L’effort doit porter non sur la formule mais bien sur la formulation. S’agit-il dans ce débat de trouver un moyen, des moyens, par lesquels la procédure de la passe renouvelle sa façon de tenir compte de ces deux exigences : la dead line, celle par laquelle on joue son va-tout, et les ratages qui re-sillonnent ce qui tend toujours à devenir discours courant ? C’est le même effort à mettre en œuvre pour faire la part, sans cesse à redistribuer, de la clinique continuiste et de la clinique discontinuiste. Un peu mathématicien, un peu poète – mais pas toujours aux mêmes moments.

Idées en vrac à partir de ces prémisses :

  • Rendre publiques les décisions des cartels de la passe : l’obligation d’inventer est aussi du côté du cartel qui doit certes tenir compte du fait qu’il est en place de proférer une interprétation, mais aussi qu’il se laisse interpréter par chaque témoignage. Il tend à entendre le ratage nouveau qui seul a chance de produire les avancées épistémiques, cliniques et politiques qui font notre miel. Par ailleurs, c’est bien le moins exigible quand les passants y mettent autant d’eux-mêmes ! Cure finie, ou pas. Névrose du passant, ou pas.
  • En deçà de ce point, les cartels de la passe ont à se faire responsables, dans leurs choix, de l’anticipation de l’hétérogénéité des témoignages – une accentuation sur le style. Cela suppose une mise en série, et donc effectivement de respecter le temps pour comprendre nécessaire à constituer une série. Il ne s’agit donc pas forcément d’accélérer la procédure, mais par contre peut-être d’en découper dans le temps des « moments », fonctions de ce que le cartel aura repéré lui-même de sa propre question vis-à-vis de l’École. Pas de métalangage : le cartel est lui aussi pris dans le symptôme de l’École. Il faut trouver le moyen de rendre éclatant la part qu’il prend à l’acte de nommer. Il faut donc qu’il sorte (au moins par intermittence) de l’ombre, et engage publiquement une énonciation.
  • Les passeurs pourraient être nommés par d’autres que les seuls AME. Le problème, c’est sûrement le risque de bouchon, le chapeau trop rempli de noms. Mais ça c’est l’organisation, ça n’a rien de fondé. Qu’est-ce qui empêcherait un analysant chez un AP voire même un analyste au bord de l’École et pas dedans, d’être au point de sa cure où il peut atteindre au statut de plaque sensible pour transmettre pour un autre quelque chose du désir de l’analyste ? C’est accorder trop de poids à la façon dont l’École pense garantir le recrutement de ces analystes AME : est-on si naïf que nous ne voulions pas savoir que c’est précisément le point chaud ? Poussons le raisonnement aussi pour les AP: on peut penser, vu l’exigence de l’École à son entrée, que ceux qui y entrent en sont ; mais ça ne prouve pas que ceux qui n’y sont pas, n’en sont pas. C’est peut-être un moment propice pour détecter dans ce versant de la procédure une Suffisance à abandonner. J’ai eu à ce propos un échange instructif sur Twitter, dont ressortait que les décisions de la commission de la garantie étaient du même ordre que l’infaillabilité du pape. Bon, soyons sérieux. C’est certainement une instance où le sens de la mesure, la prudence, le tact analytique sont plus que nécessaires, mais n’y a-t-il pas une pointe de vrai – disons, de mi-vrai – dans ce qui se dit qu’il s’agit essentiellement de la somme plus ou moins convaincante des publications ? Alors donc, l’analyste tel que désiré par l’ECF aurait nécessairement l’écriture chevillée au corps ? Qu’on attende de ses membres qu’ils s’engagent à faire progresser épistémiquement la théorie analytique paraît légitime. Cela passe pour une part par l’écriture. Si cela en passe nécessairement par elle, il faut le démontrer. Sans quoi, qu’on ne vienne pas se plaindre que, faisant retour, l’écrit encombre la procédure de la passe…
  • Le scandale du « profil de l’AE » qu’on doit au témoignage de Catherine Lazarus-Matet lors des Journées me fait un peu rigoler : quoi, n’est-ce pas vrai ? Qui dans le profond de son cœur ne plaint pas Bernard Seynhaeve de devoir se coltiner tout seul la question depuis des mois et des mois, sillonnant tous les week-ends la France dans tous ses azimuts… ? Plus généralement, attend-on donc des AE qu’ils foutent en l’air leur vie familiale en sacrifice à la cause ? N’est-ce pas potentiellement paradoxal compte tenu du point de satisfaction nécessaire et suffisant du symptôme rencontré pour boucler ses années de divan ? Enfin, chacun voit selon son rapport à son conjoint… Mais une certaine frilosité à tenter la passe peut s’en expliquer. N’y a–t-il pas à laisser libres les modalités d’ « interprétation de l’École » ? La seule façon de faire, ce serait donc celle-là ? Les week-ends tous pris, la sncf, les gens qu’on ne connaît pas et qui font semblant de comprendre… Et pourquoi pas : intervenir rarement mais à telle soirée témoignant d’un point d’inertie de la communauté du Champ freudien, au choix dans ses diverses manifestations et instances ; parler de tout autre chose – apparemment – que de sa cure ; organiser soi-même une soirée avec des invités spécifiques selon une visée tout aussi spécifique ; passer à la télé ; mettre en place des conversations avec d’autres AE qui illustrent en acte l’assomption de l’usage résolument non universalisable de la jouissance que produit la cure, etc. Il y a une plus grande liberté à donner à l’AE dans son mode d’intervention.