DE LA NATURE DU JETABLE…

DE LA NATURE DU JETABLE…

 

par Pascale Fari

 

La nomination d’un nouvel AE fait d’autant plus événement qu’elle se fait plus rare. La curiosité et l’émotion ne manquent jamais au rendez-vous. On a hâte de découvrir le premier témoignage, l’hystorisation de la cure, ses charnières, les interprétations cruciales, l’acte qui découpe une autre topologie du sujet… Mais que se passe-t-il ensuite ?

Quel cas faisons-nous de leur enseignement dans l’École ? Un signe parmi d’autres en est la fréquentation, variable certes, mais toujours parcimonieuse, de ladite soirée des AE – du moins depuis que j’ai commencé à assister aux enseignements de l’École en 1995-1996. Bien avant les premiers Forums des psys, comme le rappelle Carole Dewambrechies-La Sagna. Bien avant aussi la création du CPCT en 2003. Plus largement, quelle place faisons-nous à leurs interventions, à leurs écrits ? Nous leur demandons de parcourir sans trêve le vaste monde avec leur témoignage dans la poche, mais comment les laissons-nous nous enseigner ?

Laure Naveau soulevait la question de l’AE « jetable ». Je souscris sans réserve aux réponses qui avaient alors été apportées par Éric Laurent et Esthela Solano notamment quant à la noblesse du déchet dans notre orientation. Jacques-Alain Miller nous rappelait également en juillet dernier qu’il n’y a de salut que par le déchet.

Pourtant, la problématique du « jetable » concernant l’AE m’a parfois paru être en jeu bien avant le terme des trois ans, et, à l’occasion, dès après son premier témoignage. Faux pas, impasses, butées… sont criblés, décriés. Serviraient-ils davantage de critères rétrospectifs d’évaluation du bien-fondé de la nomination qu’à nourrir l’élaboration ? Ou encore, à mesurer à quel point il est impossible à l’AE d’être à la hauteur d’un idéal aussi improbable que féroce et mortifiant ?

Il y a jetable et jetable. Celui des cycles consuméristes de plus en plus courts qui caractérisent notre époque n’est pas celui du sicut palea qui marque une certaine séparation d’avec une jouissance, sur un bord où désir et savoir peuvent trouver à se nouer. En revanche, l’idéal et la consommation ultrarapide ont en commun, bien que de manière différente, de servir d’alibi au je n’en veux rien savoir.

L’affaire se corse d’autant qu’il ne s’agit plus de franchissement, de traversée, de chute des identifications, etc., mais d’une vérité menteuse, partielle, si ce n’est précaire, et d’arrangement, de bricolage avec une jouissance qui, quoi qu’on en ait, reste celle qu’il ne faudrait pas. D’une incomparable varité, l’art d’accommoder les restes est bien délicat et sujet à bien des oscillations logiques et temporelles. Le commentaire de Philippe Hellebois, de même que le texte d’Hélène Bonnaud m’ont semblé très éclairants à ce propos.

On objectera : l’autisme de la jouissance est l’une des choses les mieux partagées, le malentendu est de structure, la communauté analytique pas meilleure qu’une autre, sans doute très névrosée et en tout cas bien malade… C’est certain. En outre, l’accueil réservé aux AE n’a pas été le même pour chacun d’eux, l’accueil que chacun leur réserve non plus. Et puis, il n’y a pas qu’eux qu’on n’écoute pas… Bien sûr. Mais quand même… Comment consentons-nous à ce que leur témoignage fasse enseignement ?

Au cours de la soirée des AE de mardi dernier, Éric Laurent avançait entre autres qu’il y avait eu une sorte de disjonction entre le mouvement analysant et les élaborations des AE, et les responsabilités que les membres avaient assumées dans l’École. Pierre Naveau faisait ensuite valoir qu’il y avait eu comme une coupure entre l’analyste et l’analysant.

Brisant l’automaton tristounet, les Journées nous ont réveillés, semble-t-il. La levée du silence qui plombait la passe dans l’École permet d’augurer de perspectives plus réjouissantes, associées à la nomination récente de nouveaux AE et à d’autres à venir, espère-t-on.

Chacun a salué la place décernée aux AE lors des dernières Journées, de même que les effets démassificateurs qu’elles ont eus sur l’énonciation. Y a répondu l’attention renouvelée d’un auditoire curieux, étonné, joyeux, enthousiaste. La nomination d’un AE reste un pari réfractaire à toute binarité. Pour chacun de nous, démassifier son énonciation et son audition en est un autre, jamais acquis, toujours à soutenir et à renouveler./