LE SUPEREGO DES SUPER-AE

LE SUPEREGO DES SUPER-AE

Après la soirée du 8 décembre à l’ECF

par Pierre-Gilles Guéguen

L‘AE est en exercice pendant trois ans. Il lui revient d’éclairer au bénéfice de l’École l’obscurité qui entoure la fin de l’analyse. Soit.

Aujourd’hui on a l’impression — qui dure depuis de nombreuses années déjà — qu’il doit obligatoirement se soumettre à un programme d’enseignement, assurer une soirée mensuelle rue Huysmans, dire un mot à tout propos et sur tout, aller faire un tour de France et du monde obligatoire, être une sorte de Marlène Dietrich ou de Maurice Chevalier assurant sous les bombes le théâtre aux armées afin de maintenir le moral de la troupe. On ne saurait alors, si l’on en croit Caroline Pauthe (JJ 68), “que plaindre du fond du cœur » l’artiste éreinté qui se traîne de scène en scène sous prétexte que « the show must go on« . Si nous en sommes rendus à plaindre nos « pauvres AE », il est grand temps en effet de changer tout. On finira par tuer le désir. Je me prononce donc pour une grande mise à plat.

Levons comme je le proposai les adhérences de la passe aux discours du médecin (l’AE doit être guéri), du psychologue (l’AE doit être heureux) et — comme Sophie Bialek me le faisait apercevoir — de l’universitaire il doit faire cours et donner la théorie de lui même — fils de ses œuvres — disait Philippe Hellebois).

Bien évidemment, plus ils ploient sous le fardeau, plus les AE se plaignent d’être mal aimés, d’être seuls, d’en avoir trop ou pas assez, etc.

Il semblerait aussi qu’ils ne puissent pas parler d’autre chose que de leur cure, fallût-il revenir sans cesse et sans cesse sur les mêmes points, sur le roman familial etc. Comme s’il n’y avait pas des tas de façons d’en parler encore sans le dire explicitement et de pouvoir éventuellement y revenir quand il y a du nouveau sur le feu…

On peut comprendre comment à un certain moment de l’École et des Écoles, la mise en place des diverses offres du « dispositif AE » a pu constituer un signe d’attention mis à la disposition des AE et en lien avec eux. Les Écoles ont ainsi manifesté qu’elles se centraient sur le plus vif de leur raison d’être: élucider ce qui fait le cœur de la psychanalyse et son point sensible, enseigner l’École et la mener dans la direction d’affiner le désir de l’analyste. Aujourd’hui toutes ces offres se sont empilées. Elles sont devenues un bric-à-brac et un carcan pour tous.

Je m’explique mieux certaines de mes réaction d’énervement récentes. Les AE ne sont pas des machines, il n’ont pas toujours quelque chose de pertinent à dire. La quantité n’est pas la qualité pour eux non plus. Mais vouloir la passe est un objectif digne d’un analyste qui se réclame de l’École de Lacan. Éric Laurent le disait hier soir à l’École: un analysant qui a l’ambition de devenir psychanalyste et de prendre part au destin des Écoles devrait ne pas pouvoir se passer du désir de devenir AE. Je crois sincèrement que ceux qui s’y sont risqués sont dignes d’estime. Quel que soit leur parcours public ultérieur ils ont pris la peine de s’affronter à un jury de pairs et cela seul pour moi les rend estimables. D’autant plus— il ne faut pas sous-estimer le facteur chance— s’ils ont réussi dans cette tâche. Ainsi en va-t-il de l’acte qui ne saurait se penser sans une certaine contingence.

Je comprends autrement aujourd’hui un aspect de ce que Jacques-Alain Miller pouvait vouloir signifier quand il évoquait la figure de l’AE interprète. Interpréter cela ne suppose pas de grands discours, ça ne suppose pas une présence incessante, cela ne suppose pas d’être un modèle, cela suppose au contraire —seulement dirais-je— un mode de présence dans son acte, une » énonciation démassifiée et démassifiante » ( pour reprendre un syntagme qui bientôt sera déjà pris en masse) qui fasse qu’ après pour l’École ce ne soit plus pareil qu’avant. Un battement de cil, le fameux battement d’aile d’un papillon, un soupir, un seul, peut à l’occasion suffire.

Bernard Seynhaeve a commencé hier à nous le faire entendre. Pas la peine qu’il mette cela par politesse sur le compte de son inhibition. Il en a marre de porter l’armure de Super-AE, il a envie de respirer?… C’est possible après tout. C’est le moment de prendre le vent qui souffle.