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signor-elli

I. Signor

Freud est dans un train, il bavarde avec un autre passager,
ils ne se connaissent pas, se parlent de leurs voyages à l’étranger. Freud
évoque
la Turquie,
les mœurs si sympathiques de ses habitants qui, à la mort de l’un des leurs,
avaient pu lui dire : « Herr,
qu’est-ce qu’il y a à ajouter à cela, nous savons que tu as fait ce que tu as
pu». Comme il parle, lui revient également en mémoire un versant plus
« scabreux » écrit-il, des mœurs de ces mêmes Turcs, qui lui était
apparu comme ils lui avaient affirmé avec force : « Herr, tu sais bien que quand ça ne va pas avec ça – les choses sexuelles -,
la vie n’en vaut plus la peine 
». Ce souvenir en avait amené un
autre : la nouvelle, apprise à Traffoï,
du suicide de l’un de ses patients, pour cause d’impuissance sexuelle. De ces souvenirs et associations qui lient la
mort et l’impuissance sexuelle, il se garde de parler à son interlocuteur. Il
reconnaît avoir cherché volontairement à les refouler et les avoir
interrompues :

« J’ai
distrait mon attention des idées qui auraient pu se rattacher dans mon esprit
au sujet : ‘Mort et
Sexualité.’ »

Freud et son compagnon de voyage se mirent ensuite à parler
de l’Italie. Freud voulut demander à son interlocuteur s’il avait été à Orvieto
et s’il connaissait certaines fresques dont il ne pu se remémorer le nom de
l’auteur : Signorelli
. A la
place de ce nom lui vinrent en mémoire deux autres  : Botticelli et Boltraffio.

Freud se voyait là rattraper par ce qu’il venait de tenter
d’évincer : c’est qu’il « est toutefois vraisemblable qu’un élément refoulé – ici la mort et la
sexualité, l’impuissance – s’efforce toujours et dans tous les cas de se
manifester au-dehors d’une manière ou d’une autre,
mais ne réussit à le faire
qu’en présence de conditions particulières et appropriées. Dans certains cas, le refoulement s’effectue
sans trouble fonctionnel ou, ainsi que nous pouvons le dire avec raison, sans symptômes. »

L’oubli du nom, du nom propre, fait symptôme, auquel manque la lettre ou dont la lettre est du
manque. Plus loin, Freud ajoute que ces oublis de noms propres lui sont
fréquents, les touchent parfois tous, et lui semblent souvent liés à son
« complexe personnel »
.

Ici commence l’analyse de cet oubli. Freud n’a pu se
souvenir du nom Signorelli à cause de Signor. Et il ne pouvait se souvenir de Signor à cause de Herr, ce Herr qu’il avait pu prononcer : « Herr, nous savons que tu as fait ce que tu as pu… », mais
qu’il s’était empêché de redire, lorsqu’à ce signifiant était venu s’associer
la mort et la sexualité : « Herr,
tu sais que quand ça ne va pas avec ça, la vie n’en vaut plus la peine »…

Signor ne lui
vient pas parce que Signor et Herr veulent dire la même chose, dans
des langues différentes. Signor est
donc devenu aussi imprononçable que Herr,
s’est substitué à lui. Cette substitution, hétéronyme, dans le passage d’une
langue à l’autre, celle de Freud à l’italienne, la maternelle à l’étrangère,
procède de la succession des deux conversations qu’ont eues S. Freud et
son interlocuteur, au travers des signifiants qui passent – en l’occurrence ne
passent qu’inconsciemment, la conscience elle rejette ce passage – de l’une à l’autre.

Les liens qui se nouent entre les deux conversations, Freud
les nomme « extérieurs », ne tenant qu’à leur proximité dans le
temps : « Entre le sujet refoulé et celui où figurait le nom oublié,
il y avait tout simplement rapport de contiguïté dans le temps ; mais ce
rapport a suffi à rattacher les deux sujets l’un à l’autre par une association
extérieure. » Il soupçonne cependant l’existence de liens plus intimes
entrant en jeu dans le mécanisme de l’oubli du nom de Signorelli et indique (en note en bas de page) : « En ce
qui concerne l’absence d’un lien interne entre les deux suites d’idées dans le
cas Signorelli, je ne saurais
l’affirmer avec certitude. C’est qu’en
suivant aussi loin que possible l’analyse de l’idée refoulée au-delà du sujet
concernant la mort et la sexualité, on finit par se trouver en présence d’une idée qui se rapproche du sujet
des fresques d’Orvieto. »

C’est ce lien, plus intime, qui joue entre le signifiant
refoulé (Signor) à celui qui manque,
qui ne vient pas (Signorelli) et que
Lacan écrit X lorsqu’il l’introduit dans sa formule de la métaphore[1]. X de l’oubli du signifiant, de son appel, qui
aurait dû se substituer à Signor. Le
lien de cet X à Signor étant à trouver dans l’au-delà du sujet concernant la mort
et la sexualité et lié au sujet des fresques d’Orvieto.

Signor est donc
refoulé en tant qu’il est, d’une part, lié à Herr et aux pensées désagréables que ce signifiant a provoquées,
qu’il avait fallu interrompre et volontairement refouler, et qui ont figé
l’objet « Mort et impuissance sexuelle » en b’,
sur le graphe que Lacan développe dans le Séminaire V, au lieu de l’objet
métonymique en manque encore de signification : « le Herr joue le rôle et tient la place de
l’objet métonymique, objet qui ne peut être nommé, qui n’est nommé que par ses
connexions. La mort c’est le Herr absolu. Mais quand on parle du Herr, on ne parle pas de la mort, parce qu’on ne peut pas parler de
la mort, parce que la mort est très précisément à la fois limite de toute
parole, et très probablement aussi l’origine d’où elle part. »[2]

C’est dans cette mesure que le Herr s’inscrit, dans la
formule de la métaphore, sous le Signor qui s’y lie, au lieu du x, du petit x, signifié au sujet, présent dans la
conversation, mais présent seulement dans le peu-de-sens de la contiguïté
métonymique, auquel le Signor,
attaché à traduire, à représenter ce qui aux conversations manqua, tente de se substituer
métaphoriquement. Agissent ici les « liens extérieurs » de Freud qui
nouent ces deux signifiants.

A côté de ça, Signor est donc lié directement au sujet des fresques
d’Orvieto ainsi qu’au fait que c’est un nom propre, le nom d’un auteur,
étranger, qui est ici cherché. Nom propre que Freud cherche
« indûment », puisque ce qui est en cause c’est l’appel d’un
signifiant qui rendrait compte de ce qui est tramé dans les fresques du
« Jugement dernier » de Signorelli et dont le sens éclairerait les
questions trop troublantes de la mort et de la sexualité, questions qui partent
à interroger, à invoquer, le nom qui pourrait en répondre.

Ces termes se retrouvent eux dans la première partie de la
formule de la métaphore : l’X de l’appel du signifiant, de la métaphore qui ne
se fait pas, sur le Signor, déchet
métaphorique de Signorelli, auquel il
aurait dû se substituer.

II. Elli

 

Eu égard à tout cela, je propose ceci, invérifiable pour ma
part, amusant je pense, mais qui ne s’en
laisse pas moins dire, et même inscrire à l’intérieur des mécanismes, dépliés
par Lacan, qui commandent à ces formations de l’inconscient que sont la
métaphore et la métonymie. Affabulation
donc, qui plus est liée à mon propre « complexe personnel », mais
suffisamment légère que pour être contée.

Je me suis demandée si l’elli de Botticelli, lui aussi déchet
métonymique de Signorelli, reste de
ce signifiant oublié qui nous en met sur la trace, ne peut pas lui aussi aller
se placer en b’, au
lieu de l’objet, cause du désir. Cet elli n’est pas présent dans la conversation précédente, mais vient à Freud dans sa
recherche du nom oublié du peintre, lié donc à

la Bosnie-Herzégovine
et à ses Turcs, mais également, de façon directe, à la conversation en cours, à
l’œuvre en cause et au nom de son auteur, de même qu’au Signor refoulé, en tant qu’il pourrait lui aussi en être considéré
comme traduction.

El, en hébreux,
signifie « Dieu ». Elli signifie « mon Dieu ».

Elli, Elli lamma
sabacthani
sont les paroles prononcées par le Christ sur la croix, que ce
dernier reprend directement du premier vers d’un psaume de David, le Psaume
XXII du Livre des Psaumes, qui est une longue lamentation, une longue déclaration d’amour, un long appel
à Dieu : que Dieu intervienne et sauve le ver et non l’homme, le rebut qui
l’appelle ; qu’Il le relève de l’opprobre des hommes dont il fait l’objet,
le sorte de la poussière de la mort à laquelle il est réduit par celui qu’il
appelle, tandis que tout son corps se délite et que ses vêtements sont
partagés. Que Dieu intervienne et sauve celui qui toujours a eu confiance en
Lui, Lui qui l’a tiré du sein maternel, sur les genoux duquel il s’est tenu,
qui fut son Dieu depuis le sein de sa mère. Alors son nom sera proclamé par celui auquel Il aura rendu la vie et son nom passera
aux générations futures, et son nom répondra de

« tous ceux qui descendent à la poussière,

Ceux qui ne peuvent prolonger leur vie.

La postérité les servira ;

On parlera du Seigneur à la génération future. Ils viendront et ils annonceront sa
justice ;

Au peuple qui naîtra, ils diront ce qu’il a fait. »

A redécouvrir ces vers, je n’ai pu m’empêcher de penser à la
gerbe ni avare ni haineuse de Booz, à partir de laquelle Lacan développe tout
ce qu’il développe autour de la métaphore paternelle, du signifiant du
Nom-du-Père, de l’impossibilité d’être père et du père comme signifiant…

Sans évidemment pouvoir préjuger de la connaissance
qu’aurait eue Freud de ces vers, ni de celui repris par le Christ, plus que
probablement savait-il qu’Elli signifie Mon Dieu et ne s’en
est-il simplement pas souvenu lors de
l’analyse de cet oubli.

Qu’il ne s’en soit
pas souvenu indiquerait une forme d’oubli pure et simple, où ce qui manque
manque à manquer n’étant plus su qu’il est manqué – et ce, malgré la
présence de ce qui est manqué à l’avant-plan même de l’énoncé. On est ici comme
en présence de cette lettre volée que pour mieux cacher, il convient d’exposer
à tous les regards. Cette lettre-ci, cet Elli,
dont le sens serait oublié, perdu, rappelant qu’un mot ne dit pas ce qu’il veut
dire et que la signification d’Elli,
tant qu’on en reste au niveau du sémantème, de l’usage et de la valeur, ne se
donne pas d’elle même, mais requiert pour la retrouver – au moins dans le cas
particulier de celui auquel cette signification continue de faire énigme, Freud
– un certain travail, une métaphore encore, celle-ci n’eût-elle d’autre écriture
que celle de S (A/ ). Ici aussi, l’oubli d’Elli, est symptôme.

Elli, « mon
Dieu », est signifiant en quête de sens, sa présence dans l’énoncé est
hors-sens, hors-sens où Lacan pointe le S1, ce signifiant sans signifié,
représentant du sujet – auprès d’un autre signifiant qui l’annule, S2, est-ce
Dieu ? Ce n’est plus Dieu, puisque la métaphore rate (comme une rencontre
réussie), et que le nom, le signifiant qui aurait répondu de la quête
eschatologique de Freud ne lui vient pas, voire, nous dit Lacan, il n’en veut
pas. S1 n’est plus confiné à la signification auquel l’assigne S2. C’est S2 qui est unterdrückt, comme il convient dans le processus de
séparation : « C’est pour autant que le sujet vient à jouer sa partie
dans la séparation, que le signifiant binaire, le Vorstellungsrepräsentanz est unterdrückt,
chu dans les dessous »[3]. S1
joue sa partie seul comme rien ne vient à Freud. Rien qui ne réponde du sujet
Freud.

De Signor à Elli on aurait une relation métonymique
du fait de leur contiguïté immédiate dans le signifiant Signorelli, aussi bien que métaphorique du fait de la substitution
hétéronyme de Signor à ElliSignor en langue étrangère et Elli en langue autrement étrangère, plus intimement étrangère, mais étrangère quand
même -, substitution amplement suffisante pour induire la métaphore.

D’autre part, Elli a pu se présenter à Freud, à l’intérieur du signifiant Botticelli qui vient en « fausse substitution » à Signorelli, en quoi il se lie à Bo et à la conversation autour des
Turcs. Signor, quant à lui reste bien définitivement refoulé. Voire si cet elli ne contribue pas à son
refoulement en tant que nom signifiant Dieu, ce Dieu des juifs qui « exige
de se refuser non seulement à l’idolâtrie pure et simple, à savoir l’adoration
d’une statue, mais, plus loin, à la nomination par excellence de toute
hypostase imagée, soit à ce qui se pose comme l’origine même du signifiant, et
ce pour en chercher l’au-delà essentiel, dont le refus est précisément ce qui
donne sa valeur au Veau d’or » et à l’oubli du Signorelli…

C’est du côté du nom propre de Freud que le signifiant est
refoulé, nom propre dont les trois premières lettres sont présentes dans Signor : Sig, tandis que le face à face avec l’autoportrait de Signorelli
(il n’a jamais aussi bien vu les fresques) provoque son évanouissement comme
sujet, comme il découvre « la vraie place de son identification au point
de scotome, au point aveugle de l’œil », non plus en tant que représenté
par un signifiant, mais comme place vide dont la chair se sustente de l’objet
regard où cela seul qui réponde du réel du sujet se montre : son nom.[4] Les fresques d’Orvieto ne constitue pas
l’objet de l’idolâtre mais font voile où se dépose le réel du nom, montrent,
révèlent le « réel du Nom, Père réel, point d’impossible entre signifiant
et trait ou trace »[5].

A signaler également, en passant, qu’entre Luca ( prénom de Signorelli), lumière en
italien, et or, lumière en hébreu, le Sig(n) n’avait plus qu’à bien se tenir… comme feux de la rampe,
c’était fort fort.

Malgré le souci qu’aura eu Freud sa vie durant de sauver le
père, cette fois, le lien entre père symbolique, père mort et impuissance est
trop marqué pour que Freud puisse prononcer le nom qui répondrait de son propre
désir, du manque où il est d’un père qui le sauve. L’objet métonymique que fait Elli est celui qu’a constitué le père comme cause
du désir, cause du désir… du père, en manque d’un signifiant qui en arrête le
sens (S/ /a ® S1), dont le réel est aussi impossible que celui de la mort : le père
n’existe pas, il n’est qu’un signifiant parmi les autres dont la signification est liée à celui qu’il précède[6],
signifiant qui recouvre la procréation et la fonction « être père »
inassimilables au signifiant : « le
fait qu’un être sorte d’un être, rien ne l’explique dans le symbolique. Tout le symbolisme est là pour affirmer que
la créature n’engendre pas la créature, que la créature est impensable sans une
fondamentale création. Dans le
symbolique, rien n’explique la création
. »[7]

Cause hystérique aussi bien dont la vérité tient au rejet
d’un signifiant répondant tant des fins dernières, de la paternité et la
génération, que de l’être de déchet,
objet a, soit ce corps dont la
jouissance est hors signifiant sans pourtant n’être pas, dont le sens n’advient
pas du père mais de la rencontre, fût-elle ratée, avec l’Autre sexe.



[1] J. Lacan, Séminaire V, p. 59

[2] J. Lacan, Séminaire V, p. 60

[3] J. Lacan, S XI, p. 199

[4] Y. Depelsenaire, Quarto

[5] M. H. Brousse, « Les noms,
les père, le symptôme »

[6] D. Silvestre, Demain la psychanalyse, p. 239

[7] J. Lacan, Les psychoses, p. 202.

10 mars 2002 - 11:20 / psychanalyse /