V. Qu’est-ce que le réel? – 2 mars 2011

1/ Périodiquement, je pose dans ce cours la question du réel

Périodiquement, je pose dans ce cours la question du réel.

Je l’ai fait une première fois sous le titre des « Réponses du réel« .

De quoi s’agissait-il? De la question que la pratique de la psychanalyse pose au réel de l’homme au sens générique, de l’homme et de la femme, de ce qu’on appelle l’individu, lorsqu’il se prête à l’expérience que nous lui proposons, expérience à laquelle il aspire, qu’il demande, et à laquelle nous acceptons de l’introduire – à vrai dire avec beaucoup de libéralité aujourd’hui.

Jadis, on s’interrogeait sur les indications et contre-indications, on se demandait si vraiment l’analyse convenait à l’un ou l’autre, étant donné ses capacités ou sa structure. Cette question a perdu de son urgence. L’analyse, c’est aujourd’hui un droit de l’homme. Jusqu’au point que refuser une analyse à quelqu’un ce serait vraiment le déprécier. On préfère adapter l’instrument, doser les capacités de chacun, quitte à être infidèle aux [préceptes ] de l’expérience. Il serait injuste de ne pas tenir compte de l’évolution des choses. Être entendu, comme tel, chacun s’y sent le droit – puisque le discours juridique a pris dans le malaise de la civilisation une fonction prévalente.

Alors, pourquoi est-ce qu’on y aspire, à cette expérience ?

Pour le dire de la façon la plus générale : quand on ne sait pas très bien qui on est. Quand est on est quelque peu décollé de ce qui s’appelle l’identification. On aspire à l’expérience de parler et d’être entendu, quand on soupçonne que en-dessous du signifiant-maître, du S1, ou de l’essaim, de la multiplicité des signifiants auquel le sujet est identifié, y a encore quelque chose d’autre.

S1 sur S barré
Cela s’écrit S1 sur Sbarré. Avec Sbarré qui désigne ici  ce qui n’est pas épuisé dans le registre de l’identification, dans l’être « le même que », l’être un semblable. On aspire à cette expérience quand on se sent dissemblable.

Sbarré, c’est, à cet égard, un point d’interrogation qui apparaît quand se manifeste une faille dans l’identification quand, par quelque biais, il se manifeste que je ne suis pas celui que e pensais être et que je ne suis pas maître de ce que je suis.

La proposition de Descartes, cogito ergo sum, a un côté « Monsieur Homais« , comme cela n’a pas échappé à Flaubert. En effet, on trouve dans ses notes, à la fin d’un récit auto-biographique de ce pharmacien qui est comme l’épitomé  de la de la suffisance bourgeoise un « Cogito; ergo sum » :

Puis se résumant il termina par le gd mot du rationalisme moderne Cogito; ergo sum.

SOURCE : Genèse de Madame Bovary / Plans et scénarios, folio 39 / Esquisse de l’épilogue (qui ne se trouve pas dans le roman)

Le Cogito de Descartes a un côté Homais dans le sens « Je pense donc je suis celui que je pense être »

Or, s’il y a réponse du réel dans l’achoppement, les trébuchements, l’acte manqué, c’est la réponse qui se formule : « Tu n’es pas celui que tu penses être ». Quand le sujet est cette réponse-là, de nos jours, il a recours à l’analyse.

*

La question du réel, je l’ai encore reprise à un autre cours – « L’expérience du réel dans la psychanalyse« .

Je m’interrogeais sur la résistance du réel – celle qu’il offre à l’action de l’analyse, à l’acte psychanalytique. Cette résistance – telle qu’on en fait l’expérience, l’expérience des limites de la psychanalyse -, c’est Freud le premier qui en témoigne, qui en a été conduit à modifier sa première topique pour donner naissance à sa seconde topique (avec le Ça, moi, surmoi) .

*

Et la question du réel, je l ‘ai abordée quand je vous ai parlé du dernier et du tout dernier enseignement (TDE) de Lacan. Où la question « Qu’est-ce que le réel? » devient instante, urgente, dominante. Jusqu’à la mise en question de la question elle-même.

En effet, il n’est pas sûr que le réel ait un essence – quand au contraire c’est par le biais de son existence qu’il s’impose et qu’il éteint la question de son essence.

Alors ce TDE, qui a été proféré à ce titre – Lacan savait qu’il parlait plus pour lui-même, son existence allait à son terme, il parlait pour nous, parlait, si je puis dire, en prophète -, dans ce que nous faisons tous les jours, nous avons à nous situer par rapport à sa question : Qu’est-ce que le réel?

Je me dis que ce qui a ouvert la porte de ce dernier ou tout dernier enseignement de Lacan, ce qui lui a permis d’aller au-delà du champ qu’il avait lui-même ouvert et circonscrit, ce qui lui a permis de penser contre Lacan, de prendre la position contraire à celle qu’il avait argumentée pendant plus de 20 ans, c’est ce qu’il appelle la jouissance féminine. C’est par là qu’il s’est arraché à lui-même.

Alors. Qu’est-ce qu’on entend quand on reprend ce terme de jouissance féminine, sinon que son régime est foncièrement distinct de la jouissance chez le mâle.

Donc, c’est un binarisme. On les compare. La jouissance féminine, la jouissance masculine. On les distingue en les comparant. Eh bien, justement pas. Certes, dans un premier temps, Lacan a cerné le propre de la jouissance féminine par rapport à la jouissance masculine. Il l’a fait dans la suite de ses séminaires 18, 19, 20 et dans son Étourdit. Mais,

y a un deuxième temps. Ce qu’il a entrevu par le biais de la jouissance féminine, il l’a généralisé jusqu’à en faire le régime de la jouissance comme telle. Par le biais de la jouissance féminine, disons que Lacan a aperçu ce qu’était le régime de la jouissance comme telle.

Il a aperçu que jusqu’alors on avait toujours pensé le régime de la jouissance à partir du côté mâle, et ce qui ouvre sur son dernier enseignement, c’est la jouissance féminine conçue comme principe de la jouissance comme telle.

Que veut dire ici  » comme telle » , « la jouissance comme telle » ? C’est une expression qui abonde chez Lacan et chez les lacaniens et distribuée pas toujours avec la plus grande rigueur. Mais ici, « la jouissance comme telle » veut dire quelque chose de tout à fait précis – c’est la jouissance non-œdipienne, la jouissance conçue comme soustraite de, en dehors de la machinerie de l’œdipe. C’est la jouissance réduite à l’événement de corps.

2 / La jouissance œdipienne (et l’objection de la femme à Hegel)

Il faut encore que je dise ce qu’est la jouissance œdipienne.

[Pour que sa négation prenne une valeur, il faut renverser l’échelle et avoir accès à ce qui était refusé autrefois]* La jouissance œdipienne, au sens de Lacan, elle est indiquée à la fin de Subversion, p. 827, des Écrits:

« La castration veut dire qu’il faut que la jouissance soit refusée, pour qu’elle puise être atteinte sur l’échelle renversée de la Loi du désir.
Nous n’irons pas ici plus loin. »
Jacques Lacan, Écrits, p. 827

La jouissance œdipienne, c’est celle qui doit être refusée pour être atteinte. C’est la jouissance qui doit passer par un non pour être ensuite positivée – une jouissance qui doit d’abord être interdite pour être après permise. Ça c’est la jouissance qui répond au nom-du-père, qui contient un non, N-O-N. Elle est permise dans la mesure où elle passe d’abord par le non de l’interdit.

Il faut croire que le non de l’interdit a eu, au cours du temps, assez d’évidence pour qu’on s’y soit arrêté, on se soit centré là-dessus, la fonction de l’interdit.

Or, en scrutant plus avant la jouissance propre à la femme, Lacan n’a pas démenti l’incidence de l’interdit, mais il a isolé une part de jouissance qui ne répond pas à ce schéma : refuser pour atteindre, l’interdit comme étape.

Il a isolé une jouissance insymbolisable, indicible, qui a des affinités avec l’infini. Qui n’est pas passée, qui n’a pas été concassée par la machine non/oui. Que l’on rencontre parfois dans les rêves, comme dans celui que me racontait hier quelqu’une : un geyser tourbillonnant, jaillissant, de vie inépuisable, à quoi elle avait toujours chercher à s’égaler.

Mais, si à proprement parler cette jouissance n’est pas dicible – et qu’on ne peut la désigner qu’ajoutant que les mots y manquent, ce n’est pas par impuissance, c’est un impossible de structure.

Il s’agit d’une jouissance – ça n’est qu’une part -, qui est comme hors signifiant, au sens où le langage, c’est la castration. Et ça, c’est la basse continue de l’élaboration de Lacan jusqu’à son tout dernier enseignement.

« Ce à quoi il faut se tenir, c’est que la jouissance est interdite à qui parle comme tel, ou encore qu’elle ne puisse être dite qu’entre les lignes pour quiconque est sujet de la Loi, puisque la Loi se fonde de cette interdiction même.
La loi en effet commanderait–elle: Jouis, que le sujet ne pourrait y répondre que par un: J’ouïs, où la jouissance ne serait plus que sous–entendue.
Mais ce n’est pas la Loi elle–même qui barre l’accès du sujet à la jouissance, seulement fait–elle d’une barrière presque naturelle un sujet barré. Car c’est le plaisir qui apporte à la jouissance ses limites, le plaisir comme liaison de la vie, incohérente, jusqu’à ce qu’une autre, et elle non contestable, interdiction s’élève de cette régulation découverte par Freud comme processus primaire et pertinente loi du plaisir.
On a dit que Freud n’a fait là que suivre la voie où déjà s’avançait la science de son temps, voire la tradition d’un long passé. Pour mesurer la vraie audace de son pas, il suffit de considérer sa récompense, qui ne s’est pas fait attendre: l’échec sur l’hétéroclite du complexe de castration.
C’est la seule indication de cette jouissance dans son infinitude qui comporte la marque de son interdiction, et, pour constituer cette marque, implique un sacrifice:
celui qui tient en un seul et même acte avec le choix de son symbole, le phallus.

Ce choix est permis de ce que le phallus, soit l’image du pénis, est négativé à sa place dans l’image spéculaire. C’est ce qui prédestine le phallus à donner corps à la jouissance, dans la dialectique du désir. »
Jacques Lacan,
Écrits, « Subversion du sujet et dialectique du désir », pp. 821-822.

Le langage, comme tel, c’est la castration. Ça, c’est depuis….. « le mot est le meurtre de la chose » jusqu’à la page 821 des Écrits où il affirme la jouissance « interdite à qui parle comme tel » « encore qu’elle ne puisse être dite qu’entre les lignes» : il y a une antinomie de la jouissance et du langage, sauf à ce qu’elle soit dite entre les lignes.

Et cette interdiction est là ce qui oriente la pensée de Lacan, et qu’il retrouve dans Freud et ce qu’il élabore de la régulation vitale sous le nom du principe de plaisir. Lacan fait du principe de plaisir, le motif qui accorde à la jouissance ses limites, à quoi ce qu’il appelle la Loi se superpose pour en faire faire une interdiction.

Le principe de plaisir désigne une limite « presque naturelle » que le plaisir impose à la jouissance, et le signifiant transforme cette limite presque naturelle en une loi qui elle s’inscrit dans le registre de la culture.

Qu’est-ce que la Loi ?

Ce qu’il appelle la loi, c’est la loi œdipienne, c’est la loi du Nom du père – qui dit non – au sens de ce qui interdit. Et l’ensemble des [écrits] de Lacan est sous cette dominante – parce que le champ du langage est fait de ce non. Le champ du langage se soutient d’une annulation. [ En particulier, cet interdit légal, juridique, de droit, est-il constituant du désir (on désire ce dont on n’a pas le droit d’avoir, de posséder), de la jouissance aussi bien, le phallus, v. p. 821, constituant la marque de son interdiction, à la fois un symbole et la marque de son sacrifice].

Il y a ici un nœud très étroit entre le langage, la loi et le phallus.

La loi, c’est le langage.

On a cru que Lacan faisait pénétrer la linguistique là où Freud faisait référence à la biologie, à la neurologie. Mais il est plus exact de dire que Lacan a apporté Hegel dans la psychanalyse et s’il l’a récusée, cette idée, en tant seulement que « … concession faite à ses auditeurs », ça va beaucoup plus loin.

C’est Freud avec Hegel. Hegel pour faire comprendre Freud.

D’abord pour faire comprendre que le signifiant linguistique apporte avec lui la négation, que le signifiant comme tel est une puissance de négation et que, niant, il élève, sublime, aussi parle-t-il de Aufhebung.

Le phallus est le signifiant privilégié de cette marque où la part du logos se conjoint à l’avènement du désir. … Tous ces propos ne font encore que voiler le fait qu’il ne peut jouer son rôle que voilé, c’est-à-dire comme signe lui-même de la latence dont est frappé tout signifiable, dès lors qu’il est élevé (aufgehoben) à la fonction de signifiant. Le phallus est le signifiant de cette Aufhebung elle-même qu’il inaugure (initie) par sa disparition.
Jacques Lacan, Écrits, « La signification du phallus », pp. 821-822.

Tout signifiable est frappé de latence dès lors qu’il est élevé à la fonction du signifiant. Toute chose ou toute représentation dès lors qu’on la fait passer dans le langage se trouve barrée, c’est cette barre qui est constitutive du signifiant comme tel.

Le phallus est le signifiant de cette Aufhebung sémantique, le signifiant du pouvoir de signifiance

La linguistique de Lacan est donc conçue selon la dialectique hegelienne [chaque fois qu’il démontre que les catégories dont usent les psychanalystes ne sont que de l’imaginaire qu’il s’agit de nier pour leur donner statut sublimé, les faire passer dans le symbolique où elle s’articulent en système.]

C’est aussi un Saussure avec Hegel.

Et l’Oedipe freudien est mis par Lacan au même pas – ainsi ce que le langage impose d’interdire à la jouissance est fait pour qu’on y accède de façon légitime. C’est cette construction serrée – Freud et Saussure éclairés par Hegel – qui achoppe et vacille sur la jouissance féminine

Dans la part de la jouissance féminine qui est un pur événement de corps, ça n’est pas susceptible d’Aufhebung.

La femme objecte à Hegel. La femme se refuse à entendre raison. La femme n’est jamais entrée dans son histoire à lui, à Hegel.

Ça ne passe par par le langage au sens où ça ne peut pas se dire, ça n’est pas susceptible de castration – pas sous le coup interdit / permission qui s’ensuit.

C’est toute cette construction qui échappe et vacille avec la jouissance féminine.

3 / Retour sur les formules de la sexuation

pour tout x phi de x
Pour tous ceux qui se disent mâles, ils tombent sous le coup de la castration.
C’est une totalité relative à l’imagination d’un au moins qui ne subirait pas la castration :

il existe un x tel que non phi de x

Freud s’en est tenu là. C’est Totem et Tabou qui donne la vérité de l’œdipe. L’interdiction au cœur de l’Oedipe trouve sa structure quand on oppose l’ensemble des fils châtrés au père mythique qui ne le serait pas.

Ici, au tableau, pour parler du côté femme des formules de la sexuation, sera amené à écrire:

dont je ne sais pas s’il faut le lire :

Tout de la femme n’est pas inclus dans la castration.

Là, entre les hommes et les femmes, c’est dé-symétrisé. Il a quelque chose chez les femmes qui n’est pas pris dans la castration. C’est de ce côté que gît ce qui fait mystère de la jouissance féminine.

Au delà de ceci, le tout dernier enseignement de Lacan explore l’au-delà de l’Oedipe non pas au bénéfice seulement de la femme :


c’est l’écriture du symptôme.

Tout dans la jouissance n’obéit pas au schéma freudien. L’oedipe est un mythe seulement régulateur de la pratique analytique. Il s’agit de capturer la jouissance par la castration. C’est notre affaire à nous. Elle offre une solution, pas forcément la plus intéressante, en ramenant les choses à la fonction phallique. Or, y a du reste, les fameux restes symptomatiques.

Dans le TDE, Lacan disjoint la castration de l’interdit. La castration n’est rien de plus que la négation logique, on ne peut pas tenir tous les signifiant ensemble. Il invite à se centrer sur la jouissance comme événement de corps.

Il va jusqu’à remettre en question l’objet a – formé à partir de l’objet pré-génital, extérieur à jouissance phallique, relative à la jouissance dite pulsionnelle.

Cette jouissance résiduelle [ pour les post-freudiens] destinée à se résorber dans la jouissance phallique, Lacan va lui rendre son autonomie – parlera de jouissance pulsionnelle, complémentaire ou supplémentaire de la castration. Mais dans tous les cas, petit a prospérait à l’abri du phallus.

« Enfin, le symbolique, à se diriger vers le réel, nous démontre la vraie nature de l’objet a. Si je l’ai tout à l’heure qualifié de semblant d’être, c’est parce qu’il semble nous donner le support de l’être. »
Jacques Lacan, Séminaire XX, p. 87

L’objet petit a n’est qu’un « semblant d’être » – mais qui ne peut pas se soutenir dans l’abord du réel.

Il faudrait préciser ici la différence entre l’être et et le réel.

4 / Retrouvons ici notre Barthes

Retrouvons ici notre Barthes (voir cours du 2 février ) qui cherche dans la littérature « l’effet de réel« .

L’effet de réel dans la fiction on le trouve – là où on ne peut plus donner de sens.

Barthes dans Un coeur simple de Flaubert, repère cet élément dépourvu de sens qui prend signification de réel, dans le baromètre:

Un vieux piano supportait, sous un baromètre, un tas pyramidal de boîtes et de cartons

Tout a un sens, sauf le baromètre…. Évidemment, c’est très difficile d’isoler un objet comme ça. D’autant que, selon Jakobson, le réalisme obéit au régime de la métonymie, ça n’est pas centré sur un élément qui fait exception, en quoi, il s’oppose à Barthes.

Grâce à Mme Rose Marie Bognar à qui je l’avais demandé, on a pu dégoter un autre baromètre, dans Mme Bovary celui-là. Il s’agit de l’épisode crucial où M. Bovary perd tout son prestige, l’entreprise de redresser le pied-bot d’Hippolyte ayant échoué, au moment de l’amputation, on a cette description de Flaubert (Jam parcourt le texte, souligne la symbolique de la castration, dans toute son horreur et l’éloignement du couple) :

Au milieu du silence qui emplissait le village, un cri déchirant traversa l’air. Bovary devint pâle à s’évanouir. Elle fronça les sourcils d’un geste nerveux, puis continua. C’était pour lui cependant, pour cet être, pour cet homme qui ne comprenait rien, qui ne sentait rien ! car il était là, tout tranquillement, et sans même se douter que le ridicule de son nom allait désormais la salir comme lui. Elle avait fait des efforts pour l’aimer, et elle s’était repentie en pleurant d’avoir cédé à un autre

– Mais c’était peut-être un valgus ! exclama soudain Bovary, qui méditait.

Au choc imprévu de cette phrase tombant sur sa pensée comme une balle de plomb dans un plat d’argent, Emma tressaillant leva la tête pour deviner ce qu’il voulait dire ; et ils se regardèrent silencieusement, presque ébahis de se voir, tant ils étaient par leur conscience éloignés l’un de l’autre. Charles la considérait avec le regard trouble d’un homme ivre, tout en écoutant, immobile, les derniers cris de l’amputé qui se suivaient en modulations traînantes, coupées de saccades aiguës, comme le hurlement lointain de quelque bête qu’on égorge. Emma mordait ses lèvres blêmes, et, roulant entre ses doigts un des brins du polypier qu’elle avait cassé, elle fixait sur Charles la pointe ardente de ses prunelles, comme deux flèches de feu prêtes à partir. Tout en lui l’irritait maintenant, sa figure, son costume, ce qu’il ne disait pas, sa personne entière, son existence enfin. Elle se repentait, comme d’un crime, de sa vertu passée, et ce qui en restait encore s’écroulait sous les coups furieux de son orgueil. Elle se délectait dans toutes les ironies mauvaises de l’adultère triomphant. Le souvenir de son amant revenait à elle avec des attractions vertigineuses : elle y jetait son âme, emportée vers cette image par un enthousiasme nouveau ; et Charles lui semblait aussi détaché de sa vie, aussi absent pour toujours, aussi impossible et anéanti, que s’il allait mourir et qu’il eût agonisé sous ses yeux.

Il se fit un bruit de pas sur le trottoir. Charles regarda ; et, à travers la jalousie baissée, il aperçut au bord des halles, en plein soleil, le docteur Canivet qui s’essuyait le front avec son foulard. Homais, derrière lui, portait à la main une grande boîte rouge, et ils se dirigeaient tous les deux du côté de la pharmacie.

Alors, par tendresse subite et découragement, Charles se tourna vers sa femme en lui disant :

– Embrasse-moi donc, ma bonne !

– Laisse-moi ! fit-elle, toute rouge de colère.

– Qu’as-tu ? qu’as-tu ? répétait-il stupéfait. Calme-toi ! Reprends-toi !… Tu sais bien que je t’aime !… viens!

– Assez ! s’écria-t-elle d’un air terrible.

Et s’échappant de la salle, Emma ferma la porte si fort, que le baromètre bondit de la muraille et s’écrasa par terre.

Ce bond du baromètre incarne bien le fait que Mme Bovary pète les plombs, fait sauter le baromètre, lequel est bien là pour mesurer la pression atmosphérique.

Nous avons ensuite trouvé, non pas un détail superflu, mais une phrase amputée du texte, à la demande de l’éditeur, au moment où Rodolphe consulte les anciennes lettres de son amante. Il s’agit de :

« N’oublie pas le homard,
amour d’homme »

chiasme o-a/a-p. Elle en a pincé pour l’homme… amour pris en tenaille … à quel point quelque chose de la sexualité féminine ne trouve pas sa place dans le monde de l’homme, jusqu’à la pousser au suicide.

Salammbô, c’est la même histoire, au point qu’on pourrait parler de « Salambôvary ».

Et la solution à ça, on la trouve dans Bouvard et Pécuchet, où deux hommes ensemble se vouent à la répétition du savoir.

5 / Vers une nouvelle passe

Il faut repartir de « Le réel est ce qui revint toujours à la même place » – c’est le fixe, opposé au dialectique.

Si le « Séminaire sur la Lettre volée » a été placée au début des Écrits, sur mon conseil, c’est parce que s’y affirme clairement la suprématie du dialectique sur le fixe.

Le fixe c’est ce qui tend vers l’inertie contrairement au dialectique où le signifiant se déplace. La lettre volée se déplace et transforme. Ce qui est fixe ou inerte, ce sont « les facteurs imaginaires, qui , malgré leur inertie, » ne « font figure que d’ombres et de reflets ».

C’est l’optimisme du départ de l’enseignement de Lacan.

Avec le sinthome, c’est la suprématie de l’inerte, avec lequel Lacan essaie de réconcilier le psychanalyste.

La passe, c’était l’idée qu’une révélation de vérité pouvait avoir des conséquences sur le réel, c’est-à-dire de décoller le sujet de sa fenêtre sur le réel.

Le point de vue du sinthome est opposé à celui de la passe : la révélation de vérité laisse le réel intouché, [pas seulement inerte, mais engrené sur la chaîne du sinthome], la lucidité qui l’accompagne n’a pas de conséquences. Le fantasme est une signification donnée à la jouissance à travers un scénario. Au-delà du fantasme, au-delà de la résolution du rapport à l’objet, il subsiste quelque chose avec quoi il faut encore s’accorder. La jouissance demeure.

La passe reste encore près de la machine de la transgression. Or, la transgression ça ne tient pas quand il s’agit du véritable impossible, du réel. Il ne s’agit pas de transgresser comme la passe le posait. Il s’agit que le sujet puisse cerner un certain nombre de points d’impossibles pour lui. Car si c’est impossible, c’est tout de même susceptible d’être démontré.

Je vous propose de vous parler la semaine prochaine d’une nouvelle passe, dans un voie au-delà de la vérité menteuse, dans la voie du réel qui se démontre.

* Se trouve entre crochets ce qui est incomplet, incertain, dont les références sont à vérifier, à ajouter, à compléter.

Laisser un commentaire