VII. Aujourd’hui, on va s’amuser – 16 mars 2011 //

Bon. Aujourd’hui on va s’amuser.

Il s’agit, pour moi de vous faire comprendre quelque chose, comprendre là où on prend plaisir. Moi, ça m’amuse. J’espère qu’il en sera de même pour vous. Ça ne va de soi parce que cette année, plusieurs me font part du fait  qu’ils ne sont pas si à l’aise que ça dans les références que je peux faire à la littérature philosophique. Mais, ça n’est pas de nature à m’arrêter.  Aujourd’hui, je vais essayer de vous communiquer des choses après tout qui dans leur fond ne sont pas si simples, d’une façon qui porte suffisamment pour que ça vous serve comme repère et même comme capteur dans ce qui est la pratique ici de la plupart, à savoir écouter ce qui se dit au petit bonheur la chance quand on enlève au sujet les contraintes qui pèsent sur sa parole, déjà qu’on ne s’y retrouve pas suffisamment en temps ordinaire, mais alors quand on laisse associer librement, vraiment on pédale dans la semoule. On se met à la place de celui qui doit avec ça organiser quelque chose et au minimum une interprétation.

Eh bien, ça demande à être capté par un appareil, dont je vais essayer de vous donner les linéaments.

Alors bien entendu, comme on me l’a fait remarquer, je repasse par des chemins que j’ai déjà frayés dans ce cours, mais c’est pour faire voir un relief qui n’avait pas été aperçu jusqu’alors,  ni communiqué et, en tout cas, à mes yeux, pour moi, pour ce qui est de mon travail de réflexion, c’est un gain.

Par exemple – je prends des exemples, on verra si c’est probant -,  il est arrivé à notre maître Lacan d’énoncer à la stupéfaction de ses élèves que l’Autre n’existe pas. Insurrection. C’est vraiment leur tirer le tapis sous les pieds, alors que le lieu de l’Autre appartient – toujours, mais appartenait déjà – au b-a-ba de ce qui s’est cristallisé comme le lacanisme. Cette cristallisation d’ailleurs qui s’est tellement imposée, que le dit que l’Autre n’existe pas a été très largement passé par pertes et profits. Malgré les efforts que mon ami Éric Laurent et à moi-même avons faits, en prenant ce dit pour le titre d’un cours que nous avons donné ensemble, « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », qui mettait l’accent en effet sur une des conséquences de l’inexistence de l’Autre.

Mais, ce qui n’a pas été aperçu, en tout cas qui n’a pas été dit, c’est ce dit, que je vais dire, à savoir que l’Autre n’existe pas veut dire exactement que c’est le Un qui existe.

L’Autre n’existe pas, c’est une autre façon de dire, ce que Lacan avait jeté comme une jaculation, « Yad’lun » – que je transcris ainsi, dans le séminaire qui finira par paraître,  Y-A-D une apostrophe L–U–N.

Ça avait été remarqué, ça ? (s’adresse au public du premier rang) J’ai au moins l’aveu, hésitant évidemment, d’Agnès Aflalo.

Quel est cet Un qui existe, alors que l’Autre avec un grand A n’existe pas ? C’est le Un du signifiant.

L’Autre n’existe pas, ça ne veut pas dire que l’Autre n’est pas.

L’Autre, le grand Autre, est, e-s-t – pas hait, h-a-i-t, ça c’est l’Autre méchant, il peut l’être – , mais en tant que tel, il n’est pas du tout soustrait à l’être. Au contraire. On ne comprend rien à ce concept merveilleux que Lacan a forgé du grand Autre, si on ne saisit pas que ce grand Autre s’inscrit au niveau de l’être –  à distinguer du niveau de l’existence.

Impossible de se retrouver là-dedans sans distinguer l’être et l’existence.

C’est là que nous retrouvons notre ontologie, qui m’avait jadis tiré l’œil parce que je trouvais que c’était pas tout à fait à sa place, à sa bonne place.

Allez. Ontologie, c’est la doctrine de l’être. Et en effet, le grand Autre c’est un lieu d’être, c’est le lieu ontologique où s’inscrit le discours. Le lieu que vise tout dit. Impossible de parler sans faire révérence au lieu de l’Autre ; c’est précisément cette révérence qu’on prend pour une référence et justement ça n’en n’est pas une.

Alors, faut que je vous prenne par la main pour que ça vous devienne évident. Difficile de faire naître des évidences, des évidences qui ne vont  pas tout à fait dans la direction du sens commun. Mais enfin, il s’agit avant tout, pour vous d’apprendre à parler une  langue. C’est ce que Lacan a réussi. Avec le temps, évidemment, ça se tamponne, ça se recroqueville, un petit peu, parce que Lacan n’est plus là pour soutenir de sa voix les évidences qu’il faisait naître. Donc il faut essayer de les soutenir, de les ranimer.

Je commence par dire, je commence par remarquer – appuyé là-dessus sur quoi ? sur un savoir de rat de bibliothèque, que vous n’êtes pas obligé d’avoir acquis. Ce qui apparaît, quand on grignote la bibliothèque, c’est s’il y a un trait qui depuis toujours – depuis toujours… parfois on fait des petites percées du côté de l’homme des cavernes, Lacan l’a fait, avec les cailloux du mas d’Azil [voir Séminaire IX, L’identification, inédit, leçon du 20 décembre 1961], il a inscrit les petits traits unaires de la bête tuée, mais  en général quand on dit depuis toujours dans notre tradition on remonte pas tellement au delà d’Platon et d’Aristote –   s’il y a un trait qui distingue l’être, c’est l’équivoque.

On en a un témoignage érudit dans l’écrit de quelqu’un que Freud a fréquenté – ça vous donnera confiance -,  dont il a suivi les cours et même la façon dont il harnache sa découverte de ce qu’il appelle la dénégation, la Verneinung, n’aurait pas été possible sans quelques emprunts faits à ce professeur. Il s’agit de Brentano.

Eh bien Brentano, à qui on pense que Freud lui doit la différence qu’il fait entre jugement d’attribution et jugement d’existence, Brentano a commis, en 1862, une dissertation pour obtenir une habilitation universitaire, qui s’intitulait « La diversité des acceptions de l’être d’après Aristote ».  Avec un sujet pareil c’était pas promis à être un bestseller, mais ça a trouvé un lecteur éminent dans le jeune Heidegger et à son témoignage, c’est ce livre là qui fut son fil conducteur à travers la philosophie grecque.

Brentano ne distingue pas moins de sept significations de l’être chez Aristote. Je ne le relève que pour poser la question de savoir de ce qui vaut à l’être son équivocité.

[Et même quand on prend un seul auteur, celui que tout du long de ce que j’appelais notre tradition on n’a pas cesser d’ânonner, en particulier sa définition de l’être dans un ensemble de papiers qu’on a appelé « Métaphysique », vous le savez, simplement parce que ça venait après les ouvrages sur la physique – lui, ne s’était pas occupé de rédiger tout ça, il avait laissé ça à ses élèves, comme c’est le chic pour les penseurs de grande dimension.]

Eh bien l’être est aussi équivoque, parce que l’être tient au discours, tient  à ce qui est dit.

[…]  il ne serait pas mauvais pour la pro­chaine fois que vous ayez lu quelque chose que j’ai intitulé l’Étourdit, qui part de la distance qu’il y a du dire au dit.
Qu’il n’y ait d’être que dans le dit, c’est une question que nous laisserons en suspens. Il est certain qu’il n’y a du dit que de l’être, mais cela n’impose pas la réciproque. Par contre, ce qui est mon dire, c’est qu’il n’y a de l’in­conscient que du dit. Nous ne pouvons traiter de l’inconscient qu’à partir du dit, et du dit de l’analysant. Ça, c’est un dire.
Comment dire? C’est là la question. On ne peut pas dire n’importe comment, et c’est le problème de qui habite le langage, à savoir de nous tous.
J. Lacan, Encore, p. 92

Lacan là est tranchant et précis. Voyez son séminaire Encore, p. 92. Il laisse en suspens qu’il n’y ait d’être que dans le dit. Mais ce qu’il déclare certain, c’est qu’il n’y a du dit que de l’être. Impossible de parler sans l’être, déterminer l’être, un être, des êtres, de l’être-  comme on dit de l’air, de l’air… Appelons ça, sur ce versant, l’être de langage, c’est l’être, celui-là, qui  ne tient son être que d’être dit.

Évidemment, c’est n’importe quoi. Nous sommes bien placés pour connaître ça. C’est ce dont nous sommes recouverts quand nous sommes à la tâche de recueillir les dits de l’association libre.

L’association libre, c’est l’ontologie déchaînée – des mères phalliques, des pères qui n’en sont pas, des hommes qui se féminisent, des haines qui sont de l’amour, des souffrances qui sont des jouissances, et pour couronner le tout une pulsion qui est de mort.

A priori, ça ne vaut que ce que vaut la licorne ou que ce que vaut le cercle carré. Ce sont autant d’êtres de langage. Dites-vous bien que tout cela est, appartient à l’être au titre d’être dit. Et, au titre d’être dit, ça file aussitôt au lieu de l’Autre, comme lieu du discours. Si vous considérez que le message vient de l’Autre – eh bien vous avez affaire à un grand Autre qui est à côté de ses pompes – c’est le sort de chacun.

Ça n’invalide pas l’objection. C’est contradictoire. Cercle et carré, ça se contredit. C’est dire qu’il  y a des dits qui contrecarrent des dits. Bien que ça se dise du même souffle de voix, ça vous tire de 2 côtés opposés, ça vous écartèle.

Donc, en effet, je crois que je ne suis pas loin du sens commun, en disant que vous faites fonctionner, sur le déconnage à plein tuyau auquel vous pouvez être confronté, l’objection, le critère, le filtre de la contradiction, + ou – serré selon votre humeur ou votre doctrine. M’enfin, l’ontologie c’est comme un accordéon. Ça peut être tout serré ou ça peut être tout ouvert. « Laissez venir à moi les petits cercles carrés », ça s’est trouvé. Y en a au contraire qui ferment l’accordéon complètement,  (?dont la voix s’étouffe).

Mais quel que soit le serrage,  pour essayer de savoir si ça existe ou non, vous faites intervenir la logique. Vous faites la différence entre ce qui est par le fait du dit et ce qui existe, entre guillemets, pour de vrai.

Si je vous ai déjà mené jusqu’à ce point, sans vous avoir meurtri la comprenette, ça suffit déjà pour associer l’être au semblant. La parole permet de mettre en scène des êtres qui défaillent à l’épreuve de la logique et se révèlent n’être que des semblants.

L’équivocité de l’être veut dire d’abord que l’être n’est qu’ « ombres et reflets ».

En revanche, remarquez que l’objection que vous faites, au nom de la logique, vous fait associer l’existence au réel.

L’être c’est du semblant.

L’existence concerne le réel.

Et ça suppose d’en passer par la logique.

OK ?

Eh bien, vous approchez ainsi de ce que Lacan vous a indiqué en énonçant de la façon la plus énigmatique que la logique est la science du réel. Ça aussi on l’a dit, mais on ne l’a pas dit jusqu’à présent à sa place

Et autant l’être est équivoque, autant l’existence est univoque.

Elle ne se dit qu’en un seul sens, on ne trouve pas là la diversité des acceptions, comme concernant l’être. L’existence ne se dit qu’en un seul sens, au sens logique.

Ah, alors là,  il faut évidemment que j’opère une traction pour soustraire l’existence au bain dans lequel on la fait barboter.

L’existence, on continue de la prendre communément au sens de l’existentialisme,  comme ce qui déborde le concept.  Sartre disait joliment « L’existence précède l’essence ». Il y a d’abord le fait de l’existence,  quelque chose qui est de l’ordre d’accès brut, sauvage, puis viennent, à la traîne, les définitions dans lesquelles on essaye de prendre ça. C’est dire au fond qu’il y a un   « il y a » avant tout ce que vous pouvez en dire, en idéaliser, en essentialiser. Cet existentialisme-là visant un être pré-discursif,  comme on le disait alors. Disons que c’était la manière  de Sartre de donner une version de ce que Heidegger appelait le Dasein – l’être-là (sein-l’être, da-là –  on a traduit, on a néoligisé : « l’être-là »). Il fait mettre à l’affiche l’existence au sens de présence ici et maintenant d’un être pré-conceptuel .

Encore un effort pour être lacanien, il faut se décrasser de ça.

Le secret de cet existentialisme, c’est qu’il est une version du vitalisme.  C’est clair que chez Sartre cette présence palpite, c’est une chair qui sue, qui palpite, qui crache, qui pisse, qui chie – inspire tout une littérature naturaliste.

Rien à voir avec l’existentialisme de Lacan, qui lui est un logicisme.

« L’existence » de Lacan, c’est ce qui résulte de ce que la logique sélectionne parmi le semblant des êtres de langage pour y reconnaitre du réel.

L’existence lacanienne dépend, se déprend, d’une opération signifiante.

Si on cherche où se fait le partage des eaux, entre l’existence lacanienne et l’existence sartrienne,  il se fait au niveau de ce terme que j’ai employé d’ « être pré-discursif ».

L’existence surgit du langage travaillant le langage. Elle suppose l’appareil logique s’emparant du dit pour le serrer, le cerner, le comprimer, l’ordonner et pour faire sourdre du langage du réel. Ce réel, qui est au niveau de l’existence, ce réel, c’est du signifiant. Rien à voir avec la présence qui palpite. Et c’est grâce à ce signifiant [que vous avez ce que voulez d’être ],  pour que le signifiant se monte en discours, pour que des êtres fassent leur apparition, à la surface du réel. Et quitte à éclater comme des bulles de savon.

De signifiant en tant que du réel, il n’y en a qu’un, au niveau où nous parlons – c’est le signifiant UN. Ça, ça contraste avec l’abondance,  la jungle de l’ontologie. Là, nous sommes dans le registre austère, parcimonieux de l’hénologie – la doctrine de l’Un. Dont la devise est, et même dont le discours est Yad’lun.

Le mot d’hénologie, Lacan l’a lâché au moins une fois, dans son séminaire XIX. Autant l’ontologie est abondante, autant l’hénologie est restreinte.

L’hénologie tient dans ce dit que Lacan a inventé mais qui est fondé dans toute la tradition philosophique : Yad’Lun – C’est le noyau du fait qu’il y a du discours.

Et pour qu’il y ait de l’être, faut d’abord qu’il y ait du discours  –  même si Lacan laisse en suspens qu’il pourrait bien y en avoir un qui s’en passerait. Mais, pour autant que l’être dépend du discours, l’être dépend de l’Un. L’Un, à cet égard, est antérieur à l’être. C’est précisément la doctrine qu’ont développée les néo-platoniciens, d’abord Plotin, à partir du « Parménide » de Platon (c’est pourquoi Lacan  s’est étendu sur cet ouvrage). Cet Un d’où nous – nous ne sommes pas néo-platoniciens mais néo-lacaniens – , cet Un d’où nous l’abordons, nous le trouvons dans le discours, en tant que réduit à son noyau, il est le signifiant Un. Tout signifiant, au sens de chaque signifiant, est Un. A ce titre, il préside et conditionne l’être. L’hénologie comme dominant l’ontologie, voilà la réponse à la question que je posais jadis à Lacan quand j’étais chiffonné par cette ontologie à laquelle il . ..

Le signifiant, en tant qu’il existe comme réel – préside et conditionne toutes les équivoques, tous les semblants de l’être dans le discours.

C’est là comme une donnée première. C’est un Un qui mérite d’être dit « originel », parce qu’on n’arrive pas à remonter au-delà. Si je vous ai fait entrevoir la puissance et la majesté du Un, c’est que cet Un n’a rien à voir avec le un que vous rencontrez dans la suite des nombres.

Le Un dont il s’agit, dont chaque  signifiant se supporte ou plutôt que chaque signifiant est, c’est un Un-tout-seul.

Il faut encore que je vous familiarise avec le Un-tout-seul, que vous puissiez faire ami-ami…

Je dirais d’abord que c’est le Un à partir duquel seulement vous pouvez poser et penser toute marque. Parce que c’est seulement à partir de cet Un que vous pouvez poser et penser le manque.

C’est la marque originelle, à partir de laquelle on compte, 1, 2, 3, 4,  à condition de passer d’abord par son inexistence.

Ce Un-tout-seul , je l’écris « I », pour le différencier, à la latine.

C’est ce I que vous effacez et qui vous donne le manque.

Ce manque qui a été attrapé à partir de la théorie des ensembles comme l’ensemble vide. Et dont un Frege fait le signe de l’inexistence : « Il n’y a pas. »  « Il n’y a pas le Un. »

Et c’est une fois obtenu ce manque qu’alors peut se développer la suite des nombres, par récurrence. et d’abord en inscrivant un /  / ce manque ,

La suite des nombres se branche sur le I effacé. Mais, c’est au prix d’une équivoque.

Ce rond que j’ai ici tracé, à regarder du côté du I,  c’est le I effacé. C’est le manque de cet I.

Pour donner naissance à la suite des nombres, il devient le zéro.

Disons à gauche, c’est l’ensemble vide, il a la signification de l’ensemble vide, et à droite, il a la signification du zéro.

Une fois que vous avez le zéro (comme l’a montré Frege), vous pouvez obtenir par la récurrence d’un +1 la suite des nombres dits naturels.

Mais, à l’origine vous avez cette manœuvre qui repose sur le Un-tout-seul.

Lacan l’a souligné, je vous renvoie précisément au compte-rendu de son séminaire « …ou pire », qui commence dans les Autres Écrits,  p. 547. Où il signale d’une façon qui n’est sans doute pas immédiatement lisible l’équivoque  du « nom de zéro ». Cette équivoque du « nom de zéro », c’est celle que je viens de vous déplier, entre sa valeur comme ensemble vide et sa valeur comme zéro initial de la suite des nombres.

Il en faut un d’abord. Il en faut un d’abord qui s’efface. Et alors on prend cet effacement pour le marquer de zéro et ça commence.

Autrement ce que j’ai ici écrit d’un I latin, c’est le premier un – celui qui préside à l’émergence de l’ensemble vide.

Inscrire cet ensemble vide comme le zéro initial de la suite des nombres, Lacan, relisez-le, souligne que c’est déjà une équivoque – disons que c’est la seule  équivoque  de l’existence

Cet I originel … préalable au nombre, dans l’analyse il est mis au travail. C’est le principe même de l’association libre et c’est à ce titre que Lacan l’appelle le  I-dire, l’un-dire.

C’est à partir de lui que viennent ensuite à s’étirer la suite des I, à exister les I, qui s’inscrivent de signes différents dans la suite des …

Cet I tout seul, lui n’a pas d’Autre. C’est ce que signifie Lacan, quand il dit p. 116 de Encore – évidemment on lit surtout Encore pour son érotique, on lit surtout Encore pour ce qui est dit du rapport sexuel, du coup on néglige ce qui est du registre hénologique, or l’érotique de Lacan ne fait pas sens sans son hénologie – c’est pourquoi Lacan peut dire p. 116 de Encore : « L’Autre ne s’additionne pas à l’Un. L’Autre s’en différencie.»

Alors, sur ce petit schéma, où est-il l’Autre ? L’Autre, il est là où s’inscrit l’ensemble vide, précisément comme un lieu. Et si on le dit « lieu d’être »,  c’est précisément parce qu’il est dit lieu d’inexistence. C’est un lieu qui est fait de l’éclipse du Un originel à d’où la formule que Lacan a pu lancer, très précise, « L’Autre c’est l’Un en moins » désignant ainsi cette zone circulaire que j’ai ici inscrit.

Et, on peut même dire pour raffiner que l’Autre, c’est l’Une en moins à et retrouver à partir de là comme la matrice des formules de la sexuation.

La suite des nombres procède de cet Un originel. Les nombres sont tous faits de la même façon. Ils ne sont rien d’autre que des Uns, comme l’indique le signifiant de la récurrence : + 1. Tous les « noms de nombre » répercutent le signifiant Un.

Et c’est au titre de cette répercussion que Lacan peut dire p. 554 que les nombres sont du registre du Réel, c’est au titre de répercuter le 1 originel. Alors, si je voulais parodier Sartre, je dirais, « l’hénologie précède l’ontologie », comme  « le discours précède l’être ».

Et ce Un, c’est aussi ce d’où procède la science. C’est ce dont elle indique la présence dans le réel qu’elle manie. C’est ce que Lacan impute à l’Un quand il dit  : « Le Un engendre la science ». Yad’Lun dans la nature et ça c’est un savoir que le sujet du signifiant peut rejoindre, manier, et faire accoucher de puissances inédites, toujours le plus grand bien de l’humanité.

Exemple : le nucléaire.

Le nucléaire, ça nous connaît.

Cette puissance on la connait. Ce réel on est aller le chercher  dans les profondeurs de l’analyse de la nature. On sait l’activer, l’intensifier et le faire produire. Le seul problème, c’est que le savoir que nous savons du savoir dans le réel, ça ne couvre pas tout le champ. Y a une puissance dans la nature apparemment qui ne se laisse pas domestiquer par le savoir dans le réel que nous pouvons acquérir jusqu’à présent.

C’est fâcheux. C’est fâcheux parce que ça donne l’apocalypse. Peut-être pas pour  toujours. Mais jusqu’à présent, il y a quelque chose dans la géologie qui ne se laisse pas encore chiffrer. Tout ce qu’on peut faire, c’est lui fourrer un thermomètre dans le derrière. Et puis, quand ça monte un peu trop on dit alerte, comme ça en général on a entre trois quarts d’heure et 5 minutes pour filer.

On essaie de lui soustraire des chiffres, à la nature, à la géologie, à la terre, on essaie de déduire une loi. Le fait qu’on ne sait pas encore inhiber, ni même prévoir, les glissements de terrain, les glissements de plaques tectoniques, les tsunamis, irruptions et tremblements de terre, et donc on voit – si on survit peut-être qu’on pourrait calculer tout ça -,  mais pour l’instant on voit la contingence faire irruption dans les calculs.

Spectacle grandiose de ce que j’appellerais un événement de terre, qui nous représente le réel sans loi.

Évidemment c’est bien fait pour qu’on s’interroge sur le point  de savoir si le discours de la science ne serait pas par hasard animé par la pulsion de mort.

Si à son acmé, il ne serait pas ???  d’être pour abolir l’humanité ?

Résorber l’être parlant à l’Un. Résorber l’être en proie au signifiant Un.

(L’empereur du Japon prie – c’est pas spécialement fait pour nous rassurer)

Alors. Le réel au sens de Lacan, pour en pénétrer les arcanes, il faut se familiariser avec l’usage du « il existe » en logique. Et pour ça,  le plus simple est de partir de la scission que Frege a opérée entre Sinn et Bedeutung.

Bedeutung ça peut se  traduire comme la signification, c’est en ce sens que Lacan dit « die Bedeutung des Phallus». Faut dire que Freud emploie fréquemment le mot, et dans ce sens-là. Et sans doute Lacan l’a-t-il employé parce qu’il y voyait aussi une façon de faire allusion à l’usage de Frege. Mais chez Frege, Bedeutung se traduit par « la référence ».  Ce qui dénote, ce qui pointe vers une existence. Sinn, c’est sens ou c’est signification. Si on veut Sinn, c’est ce qui dit l’essence, c’est ce qui décrit quelque chose, ce qui décerne des attributs, des propriétés à quelque chose. Si je voulais encore parodier la phrase de Sartre à la Frege, je dirais « La Bedeutung précède le Sinn ». Mais, ça n’est pas ce que dit Frege. Il ne dit pas que l’un précède l’autre, mais que existence et essence, ça fait 2. L’essence, la description, le nom peut bien être essence d’un être, mais n’assure d’aucune existence. « Cercle carré » ça fait sens, ne serait-ce que pour dire « un cercle carré y en pas ». Une licorne, ça se décrit, ça se représente, on en rêve, même si dans la nature ça ne se rencontre pas. Vous pouvez parfaitement admettre ça dans votre ontologie, si ça vous chante.

Comme je l’ai dit, une ontologie, c’est élastique. L’ontologie c’est une bonne fille, elle se prête aux austères comme aux prodigues.

Voyez d’ailleurs, ce qui reste dans les mémoires sous le nom du Rasoir d’Occam. Ça remonte au XIVè siècle. C’était l’avis donné qu’il ne fallait pas multiplier les êtres au-delà du nécessaire. Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem…  C’est d’ailleurs dans cette forme que ça s’est transmis, semble-t-il on trouve dans Occam une formule voisine mais pas exactement similaire.] C’est un principe d’économie. Des êtres il en faut, mais pas trop, pas au-delà du besoin. Faut y aller doucement avec l’être. 1 être, ça va. 3 bonjour les dégâts. Et il y a en effet comme une ivresse de l’ontologie. Y a par exemple un mathématicien, fin du XIX°, début du XX°, qui a été dépité par Bertrand Russell, qui s’appelait Meinong. Lui c’était l’ultra libéral, il avait une ontologie où tout ce qu’on dit pouvait entrer.

Mais enfin, toutes ces discussions ne sont là que pour montrer qu’on s’arrange toujours avec l’ontologie. Et que, en définitive, c’est une question de sagesse dont je parlais l’année dernière – le Rasoir d’Occam dit : en ontologie, rien de trop.

Et en particulier, le moins d’hypothèses possibles. Aller au plus simple.

Mais avec tout ça, c’est que quand Napoléon lui avait dit « Mais enfin monsieur Laplace je ne trouve pas  mention de Dieu dans votre système », Laplace avait répondit « Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse.»

Y a une hypothèse de Lacan, en ce sens, c’est en sens qu’il emploie le mot page 129 de Encore : « Mon hypothèse, – et c’est quelque sorte l’hypothèse minimale de la psychanalyse – c’est que l’individu qui est affecté de l’inconscient est le même que celui que j’appelle le sujet d’un signifiant ».

Et d’ailleurs, d’une façon générale ce que Lacan appelle le sujet, c’est l’hypothèse par excellence, c’est-à-dire ce qui se pose dessous – c’est ça que ça veut dire en grec. Le sujet est supposé au signifiant, au savoir, et cette supposition, c’est l’inconscient même. Faites attention que c’est une supposition ontologique. La supposition du sujet, c’est une supposition ontologique – qu’on lui donne le sens du manque d’être, sujet barré, ou qu’on parle d’être parlant, le parlêtre – et Lacan quand il utilise le terme d’être parlant et de parlêtre, ne manque jamais de dire qu’il n’y a d’être que de parler.

[Toute la question est de savoir – l’inconscient apparaît comme ontologique –]  c’est seulement à la pointe, entre 2 virgules dans une parenthèse que Lacan a pu dire qu’il se pourrait que l’inconscient soit réel.

Alors, ce qui n’est pas « être » mais réel en tout cas, c’est le signifiant. Et c’est même pour ça qu’on est conduit à lui supposer un être, qu’on appelle Dieu – mais si Dieu il y a, il ne peut être qu’inconscient. C’est pourquoi la science n’a pas du tout résorbé les religions, comme on s’imaginait aux beaux temps du positivisme. Au contraire, Dieu en a repris de la vigueur, à partir du signifiant dans le réel. Mais, si Dieu il y a, le jour est bien tombé pour dire qu’il ne sait certainement pas ce qu’il fait (c’est-à-dire que ça lui est égal ?).

En même temps d’ailleurs, je trouve formidable qu’il y ait tout plein de révolutions ces temps-ci qui visent aussi le Un, sous les espèces « Dégage ». Le Un dont il s’agit dans ces mouvements de masse, à la différence du nucléaire ou de l’apocalypse du nucléaire, le Un dont il s’agit dans les mouvements de masse, c’est le  Un numérique, le Un hiérarchique, c’est au Numéro 1 qu’on dit « Dégage ». Là, il faut faire une différence entre le Un de pouvoir et le Un de savoir. Mais enfin toute différence qu’on fait entre les 2, il n’empêche qu’on n’arrive à se débarrasser d’aucun. Au fond, on pourrait écrire ces d’aucuns comme ça : d’OK-Un … qui nous assurent que en définitive nous (n’y consentons ???)

Alors, faisons maintenant retour à la scission Sinn et Bedeutung, c’est-à-dire signification et référence, être et existence, sens et réel.

Y a quelqu’un qui a fait quelque chose qui est comme un mot d’esprit, qui n’en n’a pas moins inspiré des réflexions aux logiciens pendant tout le XXè siècle. Ça tient en quelques pages, c’est un article de quelqu’un dont Lacan a beaucoup  pratiqué l’œuvre, Bertrand Russell, c’est un article qui s’appelle « On denoting » (1905). « Sur la dénotation ». En termes fregiens, on dirait « Sur la référence », nous dirions « Sur l’existence ». Et dans cet article, il s’occupe à extraire, à faire saillir dans tout énoncé l’acte référentiel.

… par quoi cet article est resté, une proposition célèbre : « Le présent roi de France est chauve. » Dit en 1905. En pleine IIIè République. Mais ça n’empêche pas que ça fait sens.

La royauté, la France, la calvitie.

Ça s’articule. On comprend ça. De la même façon qu’on comprendrait quelqu’un qui dirait : « Pas du tout, regardez ces beaux cheveux. » M’enfin, il faut dire que c’est l’exemple d’un Anglais, avec une petite pointe de francophobie. Derrière ça, y a l’idée évidemment que les Français sont de beaux parleurs, et que eux, les Anglais, ils ont la tête près du bonnet. Et puis, ils sont regardant à la dépense, y compris en matière d’ontologie, d’ailleurs Occam était anglais.

« Sous sa couronne, pas un cheveu. »

Moi, je verrais volontiers dans cette calvitie royale une allusion à l’ensemble vide. D’autant plus justifiée que de rois de France en 1905, il n’y en n’a pas. Ça n’empêche pas d’en parler, de le décrire et de lui attribuer la qualité, ou quoi que ce soit d’autre.  Alors, ou bien on le fait entrer dans le paradis de Meinong, le chauve roi en 1905, où il salue la licorne, il rend hommage au cercle carré, et tous les trois vont parler au chapelier fou. Ou on le fait entrer, le roi de France chauve de 1905, on le fait entrer dans (logique?) et on dit : « Si exquise que soit cette description du roi de France chauve de 1905, toujours est-il que sa référence, n’est que l’ensemble vide. »

Et à ce moment-là, l’ensemble vide, c’est vraiment la poubelle de l’ontologie, c’est vraiment le canal d’évacuation de tous les êtres qui ne passent pas le filtre de l’existence.

La trouvaille de Russell, c’est de diviser le dit. 

D’un côté il y a la description, ce qu’il appelle la description définie à Sinn de Frege: « le roi de France est chauve ». Ça laisse ouvert la question de savoir s’il y a ou non un roi de France. Et ça dit que la question du « il y a » doit toujours être posée, quelque soit la splendeur de la description. La question du « il existe. »

D’un côté, nous avons une liste de propriétés, et  il y a une dénivellation par rapport à la question qu’il faut faire surgir : est-il vrai qu’il existe quelque chose qui réponde à cette description ou non ? Puisqu’on parfaitement décrire quelque chose qui n’existe pas. Et donc on doit toujours faire surgir la question du  « il existe quelque chose ou quelqu’un qui a ces propriétés ».

Les propriétés, du point de vue de l’existence, c’est pas sérieux.

D’ailleurs, je vais vous en trouver un exemple d’Alphonse Allais : c’est l’histoire d’un gars qui dit « Moi, je suis un type du genre de Balzac, je bois trop de café. » « Je suis un type du genre de Napoléon, ma femme s’appelle Joséphine. » Voilà ce que c’est les propriétés.

Eh bien par rapport aux propriétés, la question sérieuse c’est la question du « il existe ».

Le sens est au niveau de la description, et disons en termes logiques de la fonction, le réel est au niveau du « il existe ».

C’est là qu’on introduit le x, la variable.

Le Sinn, la description, se résume logiquement dans la lettre grand F de la fonction.  Et on décrit, et on ajoute des attributs, etc. Et on attribue tout ça  à « on ne sait quoi » dont on marque la place en écrivant x entre parenthèses : (x).  On dit que c’est une variable, pas pour dire que ça  varie, pour dire qu’on ne sait pas s’il y a quelque chose de réel qui peut venir à remplacer ce trou.

Et ce qui est la constante, c’est le quelque chose qui peut remplir ce trou et qui dans tous les cas ne sera que Un signifiant, ce ne sera qu’un exemplaire du signifiant Un.

Mais, je ne renie pas le terme de variable, simplement, au fond pour la constante j’utiliserais l’adjectif  que j’emprunte au logicien Kripke, dans sa théorie des noms propres, je dirais que c’est le rigide. A côté de la variable, il y a le rigide qui lui est l’index de l’existence. Et, dans tous les cas, quel que soit le nom dont on le décore, la nature de ce qui existe est d’une nature si je puis dire signifiante.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le « Il n’y pas le rapport sexuel », crié par Lacan. Il n’y a pas le rapport sexuel au niveau du réel. Tout d’abord parce qu’au niveau du réel, c’est le Un qui règne, pas le 2. Le rapport sexuel ne fleurit qu’au niveau du sens et Dieu sait si ses significations sont équivoques et variables.

Le « il existe »  dans la psychanalyse, Freud l’a appelé la fixation. L’a repéré comme la fixation.

Et pendant tout un temps, Lacan n’a pas raccroché « il existe » et le signifiant, ne croyez pas ça. Dans la majeure partie de son enseignement, vous savez bien que pour lui, au contraire, pour lui le signifiant c’est éminemment ce qui est variable et c’est ça que comporte l’usage récurrent chez Lacan du terme de dialectique. La dialectique ça dit tout et son contraire – et ça vaut en particulier pour le signifiant en tant que conjoint à ses effets de signification.

Alors, c’est par rapport à un signifiant au niveau de l’être, c’est par rapport à ça que Lacan a distingué l’angoisse comme ce qui ne trompe pas. Il avait justement expliqué dans ce cours que sa définition de l’angoisse comme l’affect qui ne trompe pas prenait sa valeur de ce que au contraire, le signifiant trompe et passe son temps à ça. Le signifiant conçu comme l’instrument des sophistes et des rhéteurs. Et donc, Lacan allait chercher la constante, allait chercher ce qui reste fixe, du côté de ce qu’il appelait l’objet petit a.

Eh bien ici, évidemment c’est relatif à l’ontologie, et justement elle perd ses droits quand il s’agit du signifiant Un, comme corrélatif du « il existe ». Là,  plus (de calcul) et d’ailleurs le terme disparaît alors du discours de Lacan et il est remplacé par la suprématie de la logique.

En même temps, corrélatif du signifiant Un, du signifiant rigide, s’inscrit la jouissance opaque au sens. C’est-à-dire, la jouissance opaque au sens, c’est une référence de l’ordre du réel. Rien à voir avec l’objet petit a. L’objet petit a c’était au contraire si je puis dire la jouissance transparente au sens, la jouissance qui a du sens, la jouissance qui est du sens, et même qui est « j’ouis sens » avec les guillemets.

Et avec ce que je scande de l’enseignement de Lacan, nous sommes vraiment à l’envers de ce qui fut l’essentiel de son chemin et c’est un fait que cet envers c’est lui qui nous en a frayé le chemin qui passe aujourd’hui entre les deux bornes corrélatives du signifiant Un  et de la jouissance opaque au sens. Tous ces termes évidemment, je les ai déjà mentionnés, frayés devant vous à partir de Lacan. Je crois que je leur ai donné aujourd’hui un placement inédit et j’espère vous avoir tout de même un peu amusés.

Applaudissements.

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