Lacan, « La science et la vérité », Ecrits, p. 870-871

Cet extrait des Écrits vient en complément de lecture de mes notes du cours 6 – « Comment méconnaître que là il évoque bien la ‘Chose qui parle’, mais cette fois c’est pour la récuser. »

« Vous voyez le programme qui ici se dessine. Il n’est pas près d’être couvert. Je le vois même plutôt bloqué.

Je m’y engage avec prudence, et pour aujourd’hui vous prie de vous reconnaître dans des lumières réfléchies d’un tel abord. C’est-à-dire que nous allons les porter sur d’autres champs que le psychanalytique à se réclamer de la vérité.

Magie et religion, les deux positions de cet ordre qui se distinguent de la science, au point qu’on a pu les situer par rapport à la science, comme fausse ou moindre science pour la magie, comme outrepassant ses limites, voire en conflit de vérité avec la science pour la seconde: il faut le dire pour le sujet de la science, l’une et l’autre ne sont qu’ombres, mais non pour le sujet souffrant auquel nous avons affaire.

Va-t-on dire ici: « Il y vient. Qu’est-ce que ce sujet souffrant sinon celui d’où nous tirons nos privilèges, et quel droit vous donnent sur lui vos intellectualisations?  »

Je partirai pour répondre de ce que je rencontre d’un philosophe couronné récemment de tous les honneurs facultaires. Il écrit: « La vérité de la douleur est la douleur elle-même ». Ce propos que je laisse aujourd’hui au domaine qu’il explore, j’y reviendrai pour dire comment la phénoménologie vient en prétexte à la contre-vérité et le statut de celle-ci.

Je ne m’en empare que pour vous poser la question, à vous analystes: oui ou non, ce que vous faites, a-t-il le sens d’affirmer que la vérité de la souffrance névrotique, c’est d’avoir la vérité comme cause?

Je propose :

Sur la magie, je pars de cette vue qui ne laisse pas de flou sur mon obédience scientifique, mais qui se contente d’une définition structuraliste. Elle suppose le signifiant répondant comme tel au signifiant. Le signifiant dans la nature est appelé par le signifiant de l’incantation. Il est mobilisé métaphoriquement. La Chose en tant qu’elle parle, répond à nos objurgations.

C’est pourquoi cet ordre de classification naturelle que j’ai invoqué des études de Claude Lévi-Strauss, laisse dans sa définition structurale entrevoir le pont de correspondances par lequel l’opération efficace est concevable, sous le même mode où elle a été conçue.

C’est pourtant là une réduction qui y néglige le sujet.

Chacun sait que la mise en état du sujet, du sujet chamanisant, y est essentielle. Observons que le chaman, disons en chair et en os, fait partie de la nature, et que le sujet corrélatif de l’opération a à se recouper dans ce support corporel. C’est ce mode de recoupement qui est exclu du sujet de la science. Seuls ses corrélatifs structuraux dans l’opération lui sont repérables, mais exactement.

C’est bien sous le mode de signifiant qu’apparaît ce qui est à mobiliser dans la nature :  tonnerre et pluie, météores et miracles.

Tout est ici à ordonner selon les relations antinomiques où se structure le langage.

L’effet de la demande dès lors y est à interroger par nous dans l’idée d’éprouver si l’on y retrouve la relation définie par notre graphe avec le désir.

Par cette voie, seulement, à plus loin décrire, d’un abord qui ne soit pas d’un recours grossier à l’analogie, le psychanalyste peut se qualifier d’une compétence à dire son mot sur la magie.

La remarque qu’elle soit toujours magie sexuelle a ici son prix, mais ne suffit pas à l’y autoriser. Je conclus sur deux points à retenir votre écoute : la magie, c’est la vérité comme cause sous son aspect de cause efficiente .

Le savoir s’y caractérise non pas seulement de rester voilé pour le sujet de la science, mais de se dissimuler comme tel, tant dans la tradition opératoire que dans son acte. C’est une condition de la magie. »

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