Les prophéties de Lacan, par Jacques-Alain Miller

Article paru dans Le Point du 18 août 2011.

Propos recueillis par Christophe Labbé et Olivia Recasens

Éclairant. Ce que Lacan aurait dit sur notre époque, par son gendre et légataire intellectuel, le psychanalyste Jacques-Alain Miller.

Le Point : Jacques Lacan nous éclaire sur l’un des travers de notre société démocratique : l’individualisme roi. Peut-on parler d’une tyrannie du « Un » ?

Jacques-Alain Miller : L’époque est marquée par l’emprise croissante du chiffre, du comptage : on veut tout quantifier. Or le principe du tout-chiffrage, c’est le « Un ». Sans le « Un », nos calculs n’existeraient pas et, désormais, ils sont partout : dans la vie quotidienne, en politique – du moins, là où on vote -, dans la science, la médecine, l’économie, la librairie, le spectacle, tous les champs de l’activité humaine. L’islam est la religion qui met le plus l’accent sur le « Un » unique. Or, dans la sexualité, traditionnellement, c’est la dualité qui dominait. Tout était fondé sur la complémentarité des deux sexes. Freud concevait encore le rapport sexuel sur le modèle platonicien et évangélique : l’homme et la femme, et puis ils ne font qu’une seule chair.

Cette gangrène du narcissisme ne donne- t-elle pas raison à Lacan : « Le rapport sexuel n’existe pas », puisqu’il se passe de l’Autre ?

Lacan avait déduit que le modèle ancien ne tiendrait pas la route, que la sexualité allait passer du « Un » fusionnel au « Un-tout-seul ». Chacun son truc ! Chacun sa façon de jouir ! Jusqu’à Lacan, on appelait ça l’autoérotisme. Et on pensait : normalement, ça se résorbe, car les deux sexes sont faits l’un pour l’autre. Eh bien, pas du tout ! C’est un préjugé. A la base, dans l’inconscient, votre jouissance n’est complémentaire de celle de personne. Des constructions sociales tenaient tout cet imaginaire en place. Maintenant, elles vacillent, car la poussée du « Un » se traduit sur le plan politique par la démocratie à tout-va : le droit de chacun à sa jouissance propre devient un « droit humain ». Au nom de quoi la mienne serait-elle moins citoyenne que la tienne ? Ce n’est plus compréhensible. C’est aussi pourquoi le modèle général de la vie quotidienne au XXIe siècle, c’est l’addiction. Le « Un » jouit tout seul avec sa drogue, et toute activité peut devenir drogue : le sport, le sexe, le travail, le smartphone, Facebook…

Reste que, pour survivre, l’espèce humaine doit se reproduire !

Ceci concerne le rapport complémentaire du sperme et des ovules. Ce n’est pas du même niveau que les êtres parlants. Et les parlants sont en train de prendre nettement le dessus sur la nature. En fonction de leurs désirs, de leurs fantasmes, on manipule désormais la reproduction via la science. Le discours juridique suit le mouvement. Cela ne fait que commencer : on a créé l’an dernier la première cellule à génome synthétique. La nature n’en a plus pour longtemps ! D’où, par ailleurs, l’urgence écolo, largement ressentie.

Faut-il se réjouir de la puissance de la science ? Lacan disait craindre ses effets…

On se réjouit et on craint à la fois. La science, c’est une frénésie. Elle a débuté doucement, à pas de colombe, au XVIIe siècle. Elle secoue désormais l’humanité entière, qui a mordu la pomme et en est chavirée. Les saccades se font de plus en plus rapides. Et impossible d’y couper, car la suprématie du « Un » provient du langage lui-même. Cette frénésie, Lacan l’assimilait à la pulsion de mort. Nulle nostalgie n’arrêtera ça, nul comité d’éthique. Nos conditions d’existence subiront des bouleversements à fendre l’âme, car l’âme a bien du mal à marcher du même pas. Déjà Baudelaire, au début de la révolution industrielle, pleurait sur le Paris que Haussmann rayait de la carte. Le changement est certain. Pour le meilleur ou pour le pire ? C’est selon. Cela vous explique le titre de Lacan.

Lacan annonçait le retour du sacré. Certains semblent avoir trouvé dans la religion un antidote au triomphe de la science. Entre cette dernière et Dieu, n’y a-t-il pas incompatibilité ?

Au contraire, le retour de la religion, c’est la compensation nécessaire à la situation. Voyez : les rapports antiques se défont; chacun est livré à la solitude du « Un »; on souffre d’être soumis à un maître aveugle et brutal, le chiffre, de plus en plus insensé, et même hors sens. Qui vous tirera de cette géhenne ? Ce ne sont tout de même pas les thérapies qui promettent au « Un » qu’il se guérira tout seul de son mal-être, s’il s’autopersuade tous les matins qu’il est maître de soi comme de l’univers. Culture,«entertainment»? Oui, mais c’est insuffisant. On se tourne vers la religion. Là, on trouve des spécialistes, qui offrent depuis toujours à l’humanité souffrante un sens à donner à la vie. Et ce sens met du lien social, du liant, entre les pauvres « Uns » épars que nous sommes devenus.

On assiste un peu partout à un repli identitaire. Or Lacan prophétisait, après 1968, la montée du racisme.

Le « Un », le « Un », vous dis-je ! Le « Un », c’est aussi le culte de l’identité de soi à soi, la difficulté à supporter l’Autre, celui qui ne jouit pas de la même manière que vous. Quand c’était « chacun chez soi », pas de racisme, sinon, bien sûr, celui des hommes à l’endroit des femmes, dont le désir n’est visiblement pas conforme au leur. Mais on est allé déranger des gens qui vivaient leur vie à leur façon, et c’est aujourd’hui le retour de bâton. On se transbahute, on se mélange, on se connecte. Il n’y a pas choc frontal des civilisations, mais, au contraire, un extraordinaire mixage des modes de vie, de jouissance et de croyance, qui travaille les identités et les refend de l’intérieur. Voyez l’assassin norvégien : il est du type « Un-tout-seul »; il tue au nom d’une identité européenne largement imaginaire; et il tue ses semblables, non les musulmans. Tout y est. Cet événement contingent, tragique et insensé est un miroir du monde.

Pour expliquer la violence de notre société, on évoque la fin de l’autorité à l’école et jusque dans la famille. Que préconiserait Lacan : le retour au « Nom-du-Père » ?

Certainement pas ! La suprématie du Père habillait un mode de jouir qui dépérit. Le Nom-du-Père de papa se meurt. On peut très bien s’en passer, selon Lacan, à condition de s’en servir. Autrement dit, la grosse voix, ça ne marche plus. Fini le chef qui ordonne; place au leader modeste, qui oriente. C’est d’ailleurs son jésuitisme que ses adversaires reprochent à Obama : diriger « from behind », de derrière, sans trop se faire voir, tirer en douce les ficelles. Même Nicolas Sarkozy s’y est mis, non sans succès. Et là où Le Pen tonnait, sa fille ronronne.

On a l’impression que les places boursières ont perdu la tête. La crise financière n’est-elle pas en partie la conséquence d’un manque d’autorité ?

On n’est plus au temps de l’étalon-or. Le dollar, monnaie de réserve, n’est guère plus solide que le Nom-du-Père. Il y a grand désordre dans le signifiant ! Le signe monétaire est en cavale, il a sa logique propre, que personne ne maîtrise, avec les effets psychiques qui s’ensuivent : agitation, affolement, angoisse. C’est une affaire d’écriture, car tout est chiffre, mais surtout de parole. Comme plus rien n’est fixe, négocier un accord, un « deal », exige une conversation permanente. Seulement, il est très difficile de conclure, en raison du nombre d’êtres parlants impliqués. La zone euro compte dix-sept pays. Au Congrès américain, chaque élu est un petit roi, les voix se pêchent une par une. Et, depuis peu, il y a les fondamentalistes monétaires du Tea Party : ils veulent au moins un dollar d’épargne pour un dollar d’endettement. Ce sont les fous du « Un » ! Résultat : le pire.

En quoi Lacan peut-il nous aider à trouver un remède ?

Lacan fait comprendre ceci : 1) le nombre de faux départs vers une solution augmente vertigineusement en fonction du nombre des acteurs; 2) ils ne peuvent conclure que dans une modalité temporelle qui est celle de la hâte. Il faut donc réduire drastiquement le nombre des décideurs.

Et la psychanalyse dans tout ça ?

Pour le « Un » égaré, c’est toujours la chance inouïe d’établir avec l’Autre un rapport où les malentendus que vous avez avec vous-même ont une chance de se dissiper. Quant aux analystes, ils pullulent, comme les patients, et chacun est plus individualiste que jadis. Comme prévu par Lacan, l’analyste est un « Un » qui s’autorise de lui-même, de son analyse, avant que d’être reconnu comme sien par un groupe, ou par le bon Dieu.

À vous entendre, Lacan, c’est la boule de cristal ?

Ce n’était pas Nostradamus, mais, en effet, on peut déchiffrer notre présent dans sa grammaire et entrevoir la grimace de l’avenir qui nous attend.

14 thoughts on “Les prophéties de Lacan, par Jacques-Alain Miller

  1. A quand « Les prophéties de J.-A. MILLER »??

    « L’analyste est un ‘Un’ qui s’autorise de lui-même », avant d’être reconnu comme sien par le groupe…
    Lacan a déjà été largement reconnu, ou alors pas suffisamment? Mais est-ce la parole des autres qui pourrait forcer cette reconnaissance défaillante?

    « Ce que Lacan aurait dit sur notre époque », est une formule vide de sens et une indication sans intérêt… Les prophètes n’ont quelque chose à nous dire que s’ils partagent avec nous ce que nous vivons à cause d’eux, grâce à eux; à travers ce qu’ils nous apprennent à formuler.
    Si les êtres parlants « sont en train de prendre nettement le dessus sur la nature », alors je vote pour un Rififi autour de ceux qui ne parlent pas depuis leur tombe: voire, un échange AVEC -et non autour- ceux dont la voix résonne pour de vrai: « la grosse voix, ça ne marche plus »…

    Fini le chef qui ordonne, place au leader modeste qui oriente!!!

    • chère ève, mon rapport à la psychanalyse est tortueux et je me proposais justement de prendre un temps de distance à elle aussi bien qu’à l’écriture, sous quelle que forme que ce soit, tant la pensée parfois me dérange. cependant comme tu me fais l’honneur et le plaisir de t’adresser à moi de façon si charmante (pas seulement ici, mais sur twitter), j’essaierai de te répondre. il y a quelques années miller ne parlait pas de prophétie mais d’oracle, avec ce que ça comporte de nécessairement à côté du sens.
      mais, à vrai dire je n’ai pas compris ta remarque. n’est-ce pas après-coup que l’on se rend compte que quelqu’un parlait bel et bien en oracle? et l’oracle lui-même, au moment où il parle, le sait-il, qu’il parle en oracle, en prophète ? il y a peut-être un moment où c’est en cessant de chercher à vérifier, à contrôler ses dires, leur véracité, que l’on dira peut-être quelque chose. il s’avère que bien des choses avancées par lacan se vérifient aujourd’hui… le savait-il, intimement, lui. c’est probable. on le sent proche d’une forme de certitude – ce qui aussi bien le rend convaincant que ça lui donne aux yeux de certains, des allures de fou. que j’aie personnellement pris lacan comme maître, en le bénissant d’être si bien mort, et puis miller, en m’apprenant à supporter qu’il soit vivant, et ma foi, en m’y faisant de mieux en mieux, c’est mon problème, c’est mon affaire, c’est à moi de dealer avec ça.
      miller donne aujourd’hui un prolongement certainement inédit à la pensée de lacan, prolongement qui n’aurait pu être donné auparavant, et qui colle extraordinairement avec notre temps. cet Un de l’addiction, qui sort de lacan, que miller extrait de lacan, est aussi bien le Un du tweet en plus, de la clope en plus, du verre en plus, du jeu en plus, du clic de plus, de la dose en plus, one more, et toujours la même. mais ceux qui ont assisté à son cours, celui de cette année, celui de l’année dernière déjà, auront pu apercevoir que cela, il ne l’a pas fait sans mal, sans mal, sans ténacité, sans courage (ni sans amour). il s’agissait aussi, pour lui, de « balayer » lacan. alors il fallait balayer puis reconstruire. il fallait avancer puis se repentir. il fallait oser, parler comme il l’a fait, en Un tout seul, pour le coup, et que ça passe. et pas seulement pour les autres, mais pour lui-même également (enfin, c’est qu’on peut imaginer). et dans ces coups de balai, tantôt prudents, tantôt joyeux, tantôt façon taureau dans l’arène, en venir à découvrir de nouveaux lacan, découvrir un nouveau lacan. alors bien sûr, il y a eu des moments où « on » s’est dit, je dis « on » sans savoir si ce « on existe », mais où « on » s’est dit, où « on » se serait dit : « bon, et alors quoi ? » Donc ? avait-on envie de lui demander. conclusion ? c’est quoi la réponse de miller à tout ça. cela ne m’importe pas de savoir si miller a des réponses ou non. ce qui m’importe c’est le désir qu’il éveille en moi de trouver des réponses. personnellement les coups d’estoc les plus sérieux posés à l’enseignement de lacan, de la part de miller, ont été, sont encore, ceux portés au désir. quand sa plus grande curiosité, et curiosité souvent enthousiaste, me semble aller à la jouissance. je ne pense qu’on doive « attendre » les prophéties de miller. miller est dans la découverte, dans l’invention, comme l’a été en son temps lacan. et si je les ai pris, à mon corps défendant, comme des maîtres, j’ai pour moi de savoir qu’ils me « travaillent » de l’intérieur. que leur question deviennent miennes, sans l’être tout à fait, parce que nous n’avons ni eux ni moi le même rapport à la jouissance ni au désir. la même expérience. et hélas, dans tout ce que je te dis, il n’y a probablement pas grand-chose de plus que du fantasme. et tant pis. c’est déjà ça.
      miller parlait en début d’année de « traduction » pour ce qui concerne ses transcriptions de lacan (cours dont j’ai malheureusement égaré les transcriptions). c’est de ça qu’il s’agit, rendre la langue de l’autre dans sa langue, parce qu’elle est la seule qu’on ait. comme le corps, l’on l’a. (et on n’en a qu’une, alors autant faire comme toi, et ne pas la tenir dans sa poche).
      amicalement,
      véronique
      (seigneur, je suis bien sûre d’avoir répondu totalement à côté de la plaque…)

      • Chère Véronique,

        Si ! Tu dis plein de choses qui pourraient répondre à ma question sauf que je ne comprends pas vraiment comment !

        Ta distinction oracle/prophétie est tout à fait pertinente, dommage que tu la perdes très vite dans ton développement car elle spécifie justement ma remarque, ma demande : « à quand les prophéties de Jacques-Alain Miller?»

        En effet, si nous parlons d’oracle, cela comporte comme tu le dis quelque chose d’à coté du sens, ou tout du moins du sens que nous pouvons donner à la prévision, à la recommandation comme telle.
        Si l’oracle parle de l’avenir, ce n’est pas notre interprétation qui fera sens ; c’est l’événement lui-même.

        Quand parole de l’oracle se vérifie, elle devient l’occasion de dire la vérité du porte-parole, et contribue ainsi à assoir son autorité ; en un certain sens, elle oblige à le prendre comme référence. La parole de l’oracle n’a pas forcément d’utilité pour le futur ; au contraire, ce qui arrive s’avère être au service de cette parole, en tant qu’elle la valide a postériori.
        En se restreignant au sens de l’oracle, il se peut bien que Lacan ait eu raison sur ce qu’il percevait de ce que devenaient les comportement humains, mais en postulant justement comme certains de ces prédécesseurs (Lévi-Strauss par exemple) la structure universelle de ces derniers ; je dirais qu’il n’a fait qu’assurer que le minimum de sa mission.

        (Je ne connais quasiment rien de ces écrits, sinon un peu des Écrits, et encore je ne suis pas du tout certaine de les comprendre comme « il le faut»), mais même sans avoir lu grand-chose de Lacan, je voudrais quand même dire deux choses pour ceux qui s’emballent à en faire l’oracle du 21ième siècle :

        *Quand on a tellement dit et essayé de dire (de manière souvent énigmatique, elliptique, métaphorique, allusive –pour le dire gentiment-, voire confuse, embrouillée, ou même quasiment inarticulée) toute la latitude devient possible pour être un oracle de qui veut l’entendre comme tel. Ce n’est pas un scoop. Mais je ne voudrais pas me suffire de cette banalité assez commune à tous ses détracteurs.

        *Il ne me semble ni fou, ni incroyable, ni même miraculeux (au sens de l’autorité que prétendrait imposer l’oracle par sa vérité rétrospective), que Tocqueville ait été visionnaire sur tant de démocraties quand il écrivit sa critique de la démocratie en Amérique, que Hegel fut déjà si pertinent à dire le « stade du miroir » à sa manière dans le désir spécifiquement humain comme ayant pour objet le désir de l’autre, ou encore que Platon soit pour tant de philosophes le seul ayant réellement innové, (tout le reste de la philosophie s’en trouvant alors relégué au rang de « commentaire » du Prince des Philosophes).
        On s’émerveille sur la pertinence et l’actualité de tant de « vérités » déjà écrites dans les dialogues platoniciens, on oublie ce que le maitre du Lycée a dit d’obsolète, ou de tellement contradictoire avec ce que nous vivons aujourd’hui… On aime à retenir ce qui relève de son « actualité troublante », ou la valeur encore hautement explicative d’une vison pourtant déjà plus de deux fois millénaire.
        Où est le miracle dans le fait qu’un penseur qui investit toute son existence dans la compréhension de l’homme puisse en découvrir quelque vérité universelle et intemporelle ? Je vois plutôt dans l’impossibilité d’y arriver l’échec fondamental que pourrait dire la pensée d’elle-même. On fait généreusement fi du sexisme de Spinoza, de la haine tripale de Hegel, du totalitarisme de Platon, et… de toutes les erreurs de Lacan pour n’en retenir que ce qu’il nous fait du bien de faire résonner en nous.

        C’est tout à notre honneur, bien plus qu’à leur gloire des « oracles ».

        La parole en tant qu’essence du parlêtre n’est pas tant celle qui s’entend de celui qui « joue » à l’oracle, mais elle prend sa consistance subjective dans la voix de celui qui se risque à être un prophète en s’adressant à l’autre, en l’instituant comme son interlocuteur. Et là tout change…

        Le prophète n’annonce rien, il parle à ceux qui vivent avec lui, qui traversent avec lui les changements et les difficultés d’une époque. Par sa lucidité, son intérêt pour les autres, et son investissement personnel dans le cours du monde ; il explique, il décrit ce que son intelligence lui permet d’analyser et ce que sa sensibilité (exacerbée) lui donne à intérioriser. Il invite ceux qui sont à ses cotés à mettre à l’épreuve la vérité de ce qu’il dit, et non de ce qu’il est.
        Il provoque l’interprétation de ce qu’il donne à voir, il invite à l’échange, il confronte les uns aux autres par les oppositions qu’il suscite ; il est l’occasion d’une parole vivante pour chacun, parole qui se risque dans une lutte à mort pour être reconnue par ses pairs.
        Il ne prédit pas, il met en garde.
        Il ne conseille pas, il révèle les forces les faiblesses.
        Il ne maudit pas la désobéissance future, il est générateur d’impulsions nouvelles et de création.
        Il n’enferme pas, il réveille la liberté qui sommeille en chacun de celui qui ne demande qu’à traduire son message dans sa propre existence, parce que l’existence du prophète est impliquée dans la sienne, et par la sienne.

        Le prophète est d’emblée dans la dialectique avec ses interlocuteurs (les textes bibliques ne manquent pas de nous relever combien ils furent à chaque fois rejetés, critiqués et détestés), et son existence est dans le chiasme avec l’être-là du monde dans son ensemble.

        J’aime beaucoup cette peinture que tu nous fais de Miller :
        « miller donne aujourd’hui un prolongement certainement inédit à la pensée de lacan, prolongement qui n’aurait pu être donné auparavant, et qui colle extraordinairement avec notre temps. cet Un de l’addiction, qui sort de lacan, que miller extrait de lacan, est aussi bien le Un du tweet en plus, de la clope en plus, du verre en plus, du jeu en plus, du clic de plus, de la dose en plus, one more.. »
        Tu donnes de la couleur à ce qui excède, le plus ; ce qui déborde de Lacan lui-même. Pourquoi ? Parce qu’il faut coller avec le temps, avoir le courage d’adhérer à ce qui a fait de nous ce que nous sommes à notre corps défendant quitte à se décaler de rêves ; quitte à perdre de sa cohérence et à devenir contradictoire parce que le réel dépasse tout ce que l’on peut en dire.

        Parce qu’il ne s’agit pas de prédire mais de vivre avec ceux à qui on donne à interpréter. S’engager à avec eux dans le monde qu’ils construiront avec ce qu’on affirme et ce qu’on agit. Je ne parle ni de balayer Lacan, ni Platon, ni Hegel (je suis sympa comme je les mets d’emblée sur le même rang, tu noteras !), il s’agit de les enseigner, de les transmettre avec ce qu’on est.
        Et là, il faut peut-être établir une autre distinction importante, (même si elle est un peu bateau):
        Il y a l’enseignement, c’est-à-dire le savoir qui se transmet par une courroie qui lui est propre ; et l’enseignant : le prophète.
        Je suis de ceux qui pensent que le savoir n’a aucun sens sans la parole de ceux qui le transmettent (voire la très pertinente distinction de Jean-Claude Milner dans « Le juif de savoir » à ce sujet – excellent) ; j’ai eu la chance d’assister l’année dernière à quelques épisodes du feuilleton sur la Vie de Lacan, je n’ai pas compris grand-chose à tous ces discours de très grand spécialiste, mais j’ai entendu la modestie, la place que faisait cette voix aux interprétations possibles, l’éveil du désir de se comprendre dans l’époque que nous vivons qu’éveillaient ces mots.

        « … Celui qui éveille en nous le désir de trouver des réponses » comme tu l’as si bien dit.

        Miller écrit et transmet le texte de Lacan, il ne l’impose pas comme un oracle, il n’y a pas de doute sur la question ; c’est justement ce qui fait pour moi la marque du prophète dont notre époque a besoin EN PLUS de ce qu’il a à nous transmettre de Lacan.
        Encore une fois je ne fais que réitérer la conclusion de JAM lui-même :
        « Fini le chef qui ordonne, place au leader modeste qui oriente ».
        Que Lacan ait été un oracle digne de ceux qui l’ont déjà été à leur manière les siècles précédents m’importe peu, « ce qu’il aurait dit de notre époque » me laisse indifférente, désolée pour lui et pour ceux qui préfèrent les morts qui ont toujours raison a posteriori aux vivants qui « s’autorisent » au risque de se tromper, de se ridiculiser de se faire huer ou tirer dessus en plein vol.

        Mais je conçois aussi que le prophète ne peut parler que si ses interlocuteurs sont suffisamment disposés à se risquer eux aussi. Cette vénération de Lacan comme un oracle au dépends de la prophétie possible d’un leader modeste qui oriente est peut-être le prix que nous sommes en train de payer à vivre dans une société ou le danger n’a plus de place.
        Pour conclure je voudrais citer un précédent article de JAM dans Le Point sur les peurs de la société actuelle : « Le sujet supposé savoir est maintenant mis au défi de prévoir l’avenir », ne faisons pas de la psychanalyse AUSSI le produit de cette exigence folle (celle qui nous éviterait de donner sens au présent tel qu’il est) en parlant des « prophéties de Lacan » alors qu’il n’est plus là pour être le prophète dont notre époque a besoin.
        Certains pensent que sa parole était digne d’être considérée comme celle de l’oracle. Soit, peut-être ; cela est fort possible, je n’en connais pas suffisamment pour le confirmer, et quand bien même ; je ne crierai pas à la sainteté de son personnage ainsi prouvée.

        Écoutons ce qui nous transmettent ses enseignements, encore et plus ; jusqu’à les comprendre… tant de spécialistes s’y attèlent, de toute leur conviction à le faire.
        ET,
        que la modestie de ceux qui le « prolongent », comme ceux qui prolongent Kant, Foucault et Maïmonide par TOUT CE QU’ILS INVESTISSENT DE LEUR PERSONNE ET DE LEUR PROPRE EXISTENCE dans le monde que nous partageons avec eux pour le meilleur et pour le pire, soit pour nous le signe que ce sont EUX les prophètes de notre génération.

      • Erratum: pas le Lycée, mais l’Académie! Mais aussi plein d’autres fautes que tu corrigeras de la meilleure manière qui fasse que je sois compréhensible…

  2. Etrange article, qui, pour expliquer que tous les malheurs du Monde viennent du Un, fait du Un le principe unique. Bref l’imaginaire est malade.

    • jedwab ,
      je ne pense pas que le Un soit du tout imaginaire. ni qu’il s’agisse d’imputer au Un tous les malheurs du monde. il s’agirait plutôt de réaliser un fonctionnement basique, primaire de la jouissance. celle qui nous encombre tous les jours, dont on ne sait plus si on doit se vanter (regardez-moi, jouir) ou se désespérer. et, au départ de cela, se trouver dans le défi d’apprendre à faire avec. puisque c’est ce qui ne passe pas.
      v

  3. Eve, Eve,

    Tu as tout à fait raison, je n’aurais pas dû parler d' »oracle », d’autant moins qu’il devait s’agir, au cours de Jacques-Alain Miller, de l’interprétation de l’analyste, comme oraculaire.

    Je te réponds cela rapidement, et tâcherai de de te lire et répondre plus tard…

    Véronique

    NB 1: Dommage qu’une intelligence aussi vive et critique que la tienne ne se mette pas sérieusement à la lecture de Lacan… Cela risquerait risquerait d’être… ébouriffant. Moi, que la lenteur et une mentalité d’esclave caractérisent – qu’évidemment je ne voudrais souhaiter à personne et avec quoi je suis bien obligée de bricoler – , j’avais simplement commencé par le Livre I des Séminaires, au cours du Livre II avais commencé un analyse, et avancé ainsi, phrase à phrase, jusqu’à finalement ouvrir les Écrits.

    NB 2 : Peut-être ne suis-je pas si sensible que toi à la question, au signifiant, du prophète?

  4. Tu es trop gentille!!

    Je n’ai commencé à lire un tout petit peu de Lacan que très tard en raison de blocages personnels: de longues années j’ai subi les élucubrations de lecteurs très « spécialistes » qui parlaient de tout ce qu’ils avaient compris au cours de leurs cartels et compagnie… Pas un seul n’avait l’air d’avoir gagné en lucidité sur lui même ni en équilibre grâce aux « 12 ans de divan » sur lequel il s’était « allongé », pas un seul n’était capable d’expliquer à un non spécialiste un seul des concepts qu’il manipulait pourtant à l’envi. J’avais plutôt l’impression que ces joujoux « jouissance », petit (a), phallus » et compagnie servaient d’avantage à boucher tous les trous de l’incompréhension patente sur les BASES des comportements humains, qu’à les rendre intelligibles.

    Ainsi je me suis longtemps moquée des fans des Séminaires à qui « 20 ans d’analyse avaient sauvé la vie », les trouvant d’avantage ramollis qu' »allongés »…

    Et puis certains avaient l’air de comprendre un peu, ils étaient rares. (Surtout, ils persistaient dans l’incapacité à se faire entendre de manière accessible; en effet, si tu n’adhères pas d’emblée à ce qui est dit, avant même de recevoir l’explication que tu demandes, tu n’as pas le droit au questionnement: tu as l’air de critiquer, et ça NIET!!). Quand j’entendais les « malins » qui semblaient dévoiler une réelle intelligibilité de leurs lectures; c’est leur rapport religieux au texte qui me hérissait… Ce rapport là, je ne le connais que trop, et j’ai un mal fou avec la langue toujours déjà complice et toujours déjà dans la justification de ceux qui se plient, qui se prosternent devant chaque ligne parce qu’elle est sacrée.
    Fille, sœur, épouse, et maintenant même mère de talmudiste acharné et chevronné, j’ai eu ma dose! Et je vais te faire une confidence: je trouve même les adorateurs du texte de Lacan pires qu’eux!!!

    Donc, j’ai pris de temps, et je m’y mets maintenant doucement, très doucement… Et la condition de mon progrès et celle de pouvoir comprendre vraiment, sans être obligée « d’adhérer » à ce qui est dit comme à un projet de vie en lieu et place de rationalisation, ça, j’ai déjà largement donné…

    J’ai chargé le sens de mot prophète, juste pour lui faire dire ce sur quoi il m’importe de me faire entendre: les prophéties de Lacan font baver, elles émerveillent?!
    C’est aussi parce qu’il y en a un qui a décidé qu’il en serait ainsi, et qui fait tout pour.

    Mon propos est tout simple, pourquoi cet éternel retrait de Jam derrière la parole de son maitre (et beau-père – bien sur…)? S’il n’y a pas de savoir mais que des enseignements, alors désormais c’est sa parole AUSSI, en tant que telle, (au delà de ce qu’elle a à nous faire entendre d’un texte duquel elle se fait PARFAITEMENT l’écho -et ce de manière complètement actuelle- je suis tout à fait d’accord avec toi) qu’il importe d’entendre… Encore faudrait-il qu’il se décide de la prononcer!

    Si tu me connaissais un peu, tu entendrais peut-être dans mon propos ce qui semblerait flagrant à d’autres: je défends la vie du gendre contre la parole du beau-père mort (réellement ou symboliquement): « la grosse voix » m’agace et m’agresse profondément…
    Mais ça c’est beaucoup trop long à raconter ici!!
    Si tu remontes ma TL au jour de l’intervention radiophonique de JAM sur France Culture, tu verras que j’y ai retwiité quelques citations de son propos… Elles disent toutes MA difficulté à l’entendre se placer une fois devant, une fois derrière cet illustre beau-père, à TOURNER EN ROND, autour de la position que je « souffre » ne pas l’entendre choisir.
    (C’est cela « s’autoriser »?)
    Il a été son soutien, son faire-valoir, son héritier, le légataire d’un savoir à transmettre, la mari de sa fille (préférée), le père de ses petits enfants… ça fait beaucoup, non?

    Ma vraie question est en fait: où est Jacques-Alain Miller?

    A QUAND (parce qu’on lui a coupé une aile) Jacques-Alain Miller?

  5. Et puis un jour on se rencontrera « en vrai », je le sais maintenant; et là on parlera entre quatre yeux « de la mentalité d’esclave ». Tu tapes en plein dans le mille avec cette formule qui serait le titre de mon livre si j’avais la force de l’écrire. Mais peut-être est-ce toi qui m’en donnera l’impulsion, qui sait?!!!

    Hava.

  6. D’accord, merci quand même. Quelqu’un qui travaille au théâtre m’a dit qu’il reprendrait peut être début novembre.

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