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Varia sur la Passe #67

À QUOI VOULEZ-VOUS QUE CELA (ME) SERVE ?

par Catherine Lacaze-Paule

 

Je lis très attentivement les échanges sur le débat de la passe d’une place singulière et assez paradoxale. J’ai eu l’occasion de dire lors des Journées que j’avais choisi de faire une analyse avec un psychanalyste de l’École de la Cause freudienne. Je rajoute une précision ici. Étudiante en psychologie, j’ai, dès les premières années, repéré de façon décisive pour moi qu’à l’ECF la question de la fin de l’analyse et de la passe était une question centrale, essentielle, vitale. J’ai choisi dès le début de mon analyse que je ferai la passe un jour. Cela me paraissait clair comme le jour, Freud, Lacan chacun a leur façon, parlaient, témoignaient sans cesse de leur rapport à l’inconscient, je considérais que c’était comme cela dans cette école de psychanalyse, pas dans les autres écoles. Cela reste vrai, et pourtant je n’ai pas fait la passe à ce jour. J’ai voulu la faire à un moment déterminant de ma cure mais mon analyste m’avait encouragée avant à trier le grain de l’ivraie. Ce tri s’est fait par le vidage ou tout du moins la mise au rebus, pour un temps, de ce savoir acquis dans la cure. Je n’ai pas non plus été nommée passeur, je ne peux donc pas parler de la passe. Pas au sens d’en parler à partir d’un savoir issu de la passe, donc c’est du « dehors » que je m’exprime sur la passe. La passe à quoi ça sert ? Ça sert quoi ? Sert à qui ? On fait la passe pour soi ? Pour le cartel, pour les autres membres de l’ECF, pour la psychanalyse ? Pour savoir ? Ou pour transmettre ? Tout à la fois ?

Dès le début, de façon intriquée à mon symptôme quand à la question de finir, (ne pas finir), j’ai eu le pressentiment que commencer une analyse serait aisé, mais la terminer serait beaucoup plus compliqué. C’était bien vu. Un grand soulagement m’est venu d’avoir saisi que la question n’était pas de finir qui rimait avec le vœu d’en finir, en finir avec mon analyse, et aussi la psychanalyse. Volte-face donc, il n’était plus question de finir mais de conclure. C’est-à-dire d’en tirer quelques conclusions toujours provisoires, des conclusions qui débouchent sur du nouveau. Conclure pour donner chance au nouveau. Les témoignages des AE depuis quelques années ont confirmé ce changement, et soutenu ce point de vue. Pourtant, cela ne concerne-t-il que les AE nommés ? Maintenant que cela est dit, passons à du nouveau.

Il y a ce que l’analyse fait de l’analysant et ce que l’analysant fait de son analyse, mais ceci est lié dans une topologie moebienne, loin de s’opposer il y a un nouage serré qui se tisse pour celui qui pratique l’analyse. Je crois que l’on pourrait dire la même chose de l’École. L’analyse fait de l’analysant, s’il y consent, un psychanalyste, alors que fait l’École de ce psychanalyste ? C’est dans ce sens que j’ai compris la remarque de Laure Naveau sur l’AE jetable lors de l’Assemblée. C’est une question, me semble-t-il, qui trouve sa réponse au niveau politique de l’École, c’est-à-dire qui touche à « l’intime collectif » (pour reprendre le concept de Didier Faustino à propos de l’exposition « Evento » à Bordeaux en octobre). Qu’en est-il donc de cet « intime collectif » quand l’École se met sous la tyrannie de la transparence ? Les épars dépareillés ne sont-ils pas devenus des épars éparpillés et isolés ? Seuls oui, ils le resteront mais isolés c’est autre chose, ceci vaut aussi pour ceux qui ont fait la passe et dont on ne sait rien qui vaille pour la communauté, ou encore pour les passeurs que l’on commence pourtant à entendre dans le débat. N’avons-nous pas toujours à nous enseigner des ratages, de la façon dont quelqu’un rate à dire la cause, à transmettre quelque chose de ce qu’a été une analyse pour lui. Les Journées ont produit une série dont nous n’avons actuellement qu’une connaissance parcellaire, mais nous enseignent déjà beaucoup sur les effets d’analyse, sur l’acte, l’interprétation, le symptôme, le fantasme, la répétition et l’invention, le rapport à l’inconscient des psychanalystes en devenir.

Il me semble avoir lu ou entendu que certaines demandes de passe se font dans le but de confirmer, ponctuer une trouvaille, un savoir y faire nouveau, une modalité d’être différente, un changement dans le symptôme, dans la pratique, une chute des identifications, une traversée du fantasme, ou encore une demande en vue d’orienter, dénouer une impasse, tenter de sortir d’une répétition et d’autres modalités encore. Pour autant, si ces passants ne témoignent pas d’un changement qui les engagent à témoigner des problèmes cruciaux de la psychanalyse, ils font la passe car ils ont noté une avancée, un progrès qui n’est que la moitié de ce qu’il paraît, comme l’indique Freud, en tous les cas d’un point qui concerne la psychanalyse, les psychanalystes. Quel destin ce savoir a-t-il dans l’École ? À l’égrainement des séances, une plus une et encore une, certaines demandes de passe semblent répondre à une tentative de serrer, compacter, cristalliser ce qui s’enfuit ou s’enfouit, séance après séance. Un coup de gong ! Mais si les cartels de la passe restent sans voix, si la communauté reste à l’écart, à quoi bon ? Ces passes sans issues, ne risquent-elles pas de se transformer, de muter en impasses ? Il y a ce qui est intime mais la demande de passe est un choix, un vœu de sortir de l’entre-deux et vise par l’élaboration de savoir un au-delà, n’y a-t-il pas là un savoir qui concerne la communauté ? Cette réserve que le débat sur la passe interprète, n’est-ce pas un nom ou une forme d’un « je n’en veux rien savoir » commun ?

Que faire pour ces AE sans emplois, ces passants non connus et dont le savoir déposé dans le dispositif de la passe reste inconnu, ignoré, non employé, et que faire pour les passeurs dont l’énonciation resterait coupée de leur fonction, que faire pour ces désirs de passes restés en suspend ? Est-ce qu’il manque un lieu, qui soit un dire qui accueille dans une communauté de travail ce et ceux qui reste(nt) sans emploi. Un lieu ou un dire qui accueille ce désir de passe et ne le transmute pas en impasse mais en passage pour les uns et les autres, avec les uns et les autres comme les échanges de textes, et questions, entre AE et les autres se sont déroulés lors des Journées. Considérant que les membres de l’ECF sans emploi sont aussi des employeurs qui peuvent créer leurs emplois, la conférence du journal sur la passe devrait être féconde. Dans l’attente…