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Varia sur la Passe #67

LE PARADOXE DE L’ETHNOLOGUE

par Pauline Prost

 

Au détour de cette vaste méditation sur le lien social qui a nom Tristes Tropiques, Lévi-Strauss rencontre une aporie qui nous offre un miroir, agrandi aux dimensions de la culture, d’une des difficultés rencontrée dans la passe, dont se nourrit notre réflexion collective. Lévi-Strauss note, à propos de tout explorateur « le prix qu’il attache aux sociétés exotiques… est fonction du dédain et parfois de l’hostilité que lui inspirent les coutumes en vigueur dans son milieu… On n’échappe pas au dilemme: ou bien l’ethnographe adhère aux normes de son groupe et les autres ne peuvent lui inspirer qu’une curiosité passagère dont la réprobation n’est jamais absente ; ou bien il est capable de se livrer totalement à elles et son objectivité reste viciée, du fait que le voulant ou non, pour se donner à toutes, il s’est au moins refusé à une ».

Quittant l’Europe en 1941, il est facile de voir sur quel versant du dilemme se range Lévi-Strauss, mais, hors de toute conjoncture historique, reste le paradoxe, où se reflète quelque chose du dispositif de la passe. Le témoignage du passeur se doit d’être fidèle à la lettre, autant qu’à l’esprit de celui qu’il accueille, posture de neutralité attentive qui peut aboutir, comme cela a été déploré dans le débat, à une transcription scrupuleuse des propos du passant. Le souci de respecter le vocabulaire, le style, la logique de cette démarche pourrait aboutir à la caricature d’un compte rendu in extenso, copie conforme, procès-verbal. Mais que doit apporter le passeur, quelle est la part de sa propre énonciation ? Comment se situe-t-il exactement dans l’entre-deux de sa propre analyse et de celle d’un autre ? Dégager et mettre en relief des points forts, entrer dans une histoire, mettre en scène les éléments d’un drame, c’est l’investir, se revêtir un peu de sa brillance, « enchanter » un récit en lui donnant chair, en bref créer une ponctuation, qui décide du sens.

Selon quelle alchimie, et dans quel alambic s’abordent et se combinent les deux parcours, celui du passeur et celui du passant ? Il est illusoire de croire que la rencontre puisse se limiter, même si elle la requiert, à la sympathie bienveillante et chaleureuse que suscite une histoire singulière, riche de tout ce qui s’attache à l’aventure d’un autre. Au niveau où cela se passe, celui de l’Inconscient, le parcours de mon semblable m’est aussi étrange et insolite que l’était pour Lévi-Strauss le mode de vie des Nambikwara. Admettre cette altérité radicale n’est ni un blasphème, ni une provocation, ni un constat d’échec. C’est d’ailleurs le quotidien de l’analyste : « N’essayez pas de comprendre », disait Lacan. Mais le passeur n’est pas l’analyste du passant, il parle à sa place, il est son faire-valoir, son porte-voix. Il doit le « comprendre » pour le soutenir et plaider sa cause. « S’autoriser à penser par lui-même et faire résonner ce qu’il entend », a-t-on dit. Plus précisément, Thierry Vigneron, faisant allusion au sophisme des prisonniers, ajoute : « Faire passer, mais pas sans que le passeur ne mette en jeu, n’entr’aperçoive sa propre tache ». Là est le point central, le cœur de la question : l’apercevoir et la mettre en jeu, ce n’est pas la même chose. L’apercevoir peut conduire à soustraire sa propre énonciation, se cacher derrière le texte du témoignage pour ne pas l’interpréter, pour ne pas risquer l’omission, les lacunes, les questions « à côté » qui feraient diversion et brouilleraient la piste. La mettre en jeu est plus hardi et plus ardu. C’est tenter de s’en servir

« Aucune société n’est parfaite… Toutes ont leur résidu d’iniquité » : ainsi Lévi-Strauss cherche-t-il l’issue de son dilemme. Le « résidu d’iniquité », c’est le point opaque, la tache aveugle que le passant a entrepris de cerner et de franchir. Sa demande de passe est l’acte qui fonde sa certitude d’avoir atteint un point ultime, au seuil de l’irréductible. Peut-on risquer l’idée que le « reste à comprendre » qui fait plonger le passeur dans ses notes lui indique, tel un curseur, ses propres points de butée, la zone grise vers laquelle il n’ose, ou ne peut lui-même s’avancer?

Mais courage!… Le chapitre de Lévi-Strauss s’intitule « Un petit verre de rhum ».