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Varia sur la Passe #71

QUESTIONNEMENT NAÏF SUR LA PASSE


par Clotilde Leguil

 

Lorsque j’ai commencé à assister aux Journées de l’École de la Cause freudienne il y a quelques années, les témoignages de passe constituaient pour moi le point agalmatique des Journées. Rien à voir avec les cas cliniques. Quelque chose passait et se jouait là que l’on ne pouvait trouver nulle part ailleurs, ni dans d’autres écoles de psychanalyse, ni à l’Université évidemment, ni dans les colloques habituels. Cela ne ressemblait ni à une conférence, ni à une exposition classique de cas clinique. Il y avait pour moi quelque chose comme une beauté à la fois poétique et ontologique dans cette énonciation d’un sujet se retournant comme une dernière fois sur le parcours de son analyse avant de l’abandonner. Cela entrait dans nos oreilles et bien que tout ne soit pas toujours accessible à ceux qui n’ont pas fini leur analyse comme moi, insufflait une énergie, un désir, un élan. Les témoignages de passe avaient l’éclat d’un témoignage initiatique dans les siècles démocratiques, où règne le désenchantement issu des effets de la rationalisation technique.

Comme l’avait une fois commenté Esthela Solano à partir du témoignage de Bernard Seynhaeve, c’est « l’effet de réduction » du parcours analytique à ce qu’il y aurait de plus élémentaire dans une cure, enfin atteint, enfin touché du doigt, qui transmet ce désir de rejoindre ce point. Alors, en lisant les témoignages de passe de Dominique Laurent, de Laure Naveau, en écoutant celui de Rose-Paule Vinciguerra, de Bernard Seynhaeve, je me sentais transportée et désireuse de pouvoir un jour dans mon analyse en arriver à un point de cet ordre.

Mais je n’avais jamais pensé à tous ceux qui n’étaient pas nommés AE. Je pensais naïvement que tous ceux qui faisaient la passe étaient nommés Analyste de l’École, et surtout je ne savais pas qu’il y avait tant de refusés. Cela ne m’avait jamais traversé l’esprit n’en ayant jamais entendu parler, ne les ayant jamais, eux, entendu en parler, alors que je suivais les enseignements du Champ freudien depuis bientôt dix ans. C’est au cours d’une discussion avec Yves-Claude Stavy lors d’un cartel, que je réalise que ceux que j’ai entendu sont une toute petite minorité parmi tous ceux qui ont tenté la passe. Et puis je découvre dans le Journal des Journées tout un monde, le monde des passeurs qui ne savent pas comment être à la hauteur de la tâche, le monde des passants qui rentrent dans leur trou, le monde du silence car personne ne trouve à qui s’adresser pour saisir ce qui s’est passé, ce qui est mal passé, quels sont les motifs de la décision qui a été prise à leur sujet. La passe m’apparaît alors comme une procédure froide, anonyme, où je ne retrouve plus du tout ce que j’avais perçu dans les témoignages que j’avais entendus. Je me demande comment le désir qu’on éprouve pour la psychanalyse peut ne pas être mis en mal quand on fait la passe et qu’on est refusé, sans comprendre bien pourquoi.

La passe ne pourrait-elle pas être l’occasion de rencontres plus franches et plus joyeuses entre ceux et celles qui y prennent part ? C’est peut-être un peu naïf comme questionnement, mais c’est celui d’une analysante qui découvre avec angoisse une dimension de la procédure de la passe (je trouve le mot de « procédure » un peu triste et kafkaïen, même si c’est celui de Lacan) qui me conduit, comme Catherine Lacaze-Paule, à me demander (pour d’autres raisons), mais pourquoi faire la passe ?