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Varia sur la Passe #71

YES, YOU CAN !


par Claude Quenardel

 

Le savoir de la passe est à extraire dans son analyse. Rentrer dans le dispositif de la passe, c’est consentir à débusquer, bousculer son mode de jouir, et pouvoir le mettre en jeu dans son rapport à la psychanalyse. Voilà ce qui contribue, me semble-t-il, à maintenir vivant le dispositif de la passe.

J’ai participé à la procédure de la passe dans trois fonctions : passant, passeur, membre du cartel de la passe. Trois moments où la jouissance de la privation a été touchée puis remise en cause dans mon analyse. J’étais soutenue par l’acte inaugural de mon analyste : « Vous pouvez… »

1- D’abord 1991, je me suis lancée dans la passe au moment où c’était « La voie royale » pour entrer à l’École. Après mon témoignage, le plus un du cartel de l’époque m’encouragea vivement à écrire au président de l’École pour demander à être membre mais cette lettre est restée sans réponse. J’appris quelques années plus tard qu’elle n’était jamais parvenue au destinataire. Lettre morte donc, laissant un trou que très vite je recouvris de mon symptôme « pas capable » .

2- Dans un deuxième temps, 1994 alors que dans mon analyse, une sorte d’évidement du trou se produisait, j’ appris par un passant que mon nom était sorti du chapeau des passeurs. Cette désignation faisait la preuve de ma capacité à faire ce qui me paraissait jusqu’alors impossible.

À la première transmission j’avais l’idée que pour prendre ma place de passeur, il me fallait transmettre à un jury plutôt froid et silencieux, tout le bavardage imaginaire foisonnant de la passante qui m’avait submergée de détails. En même temps que je déballais cet interminable témoignage, celui-ci devenait totalement inconsistant. J’en suis sortie abattue, considérant que je n’étais « pas capable » de dégager les points cruciaux.

« Ça vous épate ! », fut la seule réponse d’un des membres du cartel lorsqu’il me raccompagna vers la sortie après cette transmission désastreuse.

Ce fut comme un éclair, j’ en suis restée toute ébahie, étonnée, stupéfaite.

Mais il fallut un long moment d’analyse pour saisir que j’avais pris à ma charge la défaillance de la passante qui n’avait pas su transmettre les points vifs de son analyse. Cela m’avait permis d’alimenter mon symptôme et de me loger à nouveau à cette place de « sacrifiée au champ de la passe » !

C’est seulement deux ans plus tard que j’ai été réhabilitée à cette fonction de passeur. Cette fois, j’ai pu me décoller de mon symptôme et soutenir, porter, voire relancer ce qui, au delà de l’histoire personnelle de chacun, pouvait se dégager d’une cure : essayer de faire « cracher le morceau » à l’un ou border, retenir le trop d’enthousiasme que certains pouvaient attendre d’une nomination sans pour autant les décourager sur leur désir d’être entendu du cartel.

Lors de mes rencontres avec chacun des cartels, un travail s’élaborait grâce à leurs questions précises, pertinentes. Je me laissais traverser par un savoir que je déposais sans ambages, avec même une certaine audace qui m’épatait : « Vous pouvez » continuait son parcours de libération de savoir, d’engagement , de consentement à mettre en jeu dans le dispositif de la passe ma propre ignorance.

C’est sur cette lancée que j’ai refait ma demande d’entrée à l’École. La lettre enfin est arrivée à destination.

3- Enfin j’ai eu la chance de faire partie d’un cartel de la passe en tant que passeur. Il y avait, dans ce cartel, une liberté de parole et une mise au travail rigoureuse et stimulante. J’avais à nouveau du mal à trouver une légitimité à être dans ce lieu. Je me sentais comme une élève en quête de savoir : comment finir une analyse et comment on devient analyste.

Pour être efficace dans le dispositif de la passe, il ne s’agit pas d’enseignement, de conseils mais de dis-position : dis– indiquant la séparation, la différence, le cernage du défaut qui alimentait ma position de jouissance et qui me ramenait à chaque fois à mon analyse . C’était comme un examen de passage qui m’indiquait que ça ne passait pas bien encore.

Cette position d’analysant doit se retrouver à toutes les places du dispositif de la passe. Il s’agit en effet d’en savoir un bout sur comment la jouissance est interpellée par ce qui se dit tout au long d’un témoignage.