Yoga, d’Emmanuel Carrère (extraits)

Publié le Catégorisé comme Hélène Parker, lectures Étiqueté , ,

« Tachypsychie

C’est un mot que je ne connais pas, « tachypsychie ». Je l’ai entendu pour la première fois dans la bouche du premier psychiatre auquel j’ai eu affaire – homme doux et humain, à qui je pense avec gratitude. La tachypsychie, c’est comme la tachychardie, mais pour l’activité mentale. Les pensées sont erratiques, sans suite, stridentes. Elles s’agitent en tous sens, trop vite. Elles tourbillonnent et blessent. Ce sont des vritti, mais des vritti surmultupliés, une tempête de vritti, des vritti sous cocaïne. Cela décrit bien mon état. Moi qui me croyais en si bonne voie pour les domestiquer et atteindre l’état de quiétude et d’émerveillement, je suis la proie de vritti déchaînés. Je leur suis livré pieds et poings liés. Ils me rendent fou. J’emploie ce mot de folie avec précaution. L’objet des pages qui suivent est de l’examiner. Depuis que je suis adulte, je me suis vu comme quelqu’un d’un peu plus névrosé que la moyenne, ce qui a rendu ma vie un peu plus malheureuse que la moyenne, mais ne m’a pas empêché de connaître des périodes de rémission dont la plus longue, presque dix ans, est celle dont je raconte ici la fin. (…)

De type 2

Il est troublant de se voir diagnostiquer à presque soixante ans une maladie dont on a souffert, sans qu’elle soit nommée, toute sa vie.

(…) Bref, la dépression, pour mon malheur, je connais. Mais ce que j’ignore encore, lors de mes premières consultations psychiatriques, c’est que, dans la définition du trouble bipolaire, le pôle opposé à l’engloutissement dépressif n’est pas forcément l’état d’euphorie social et de désinhibition spectaculaires qui conduit au suicide social et souvent au suicide tout court, mais tout aussi fréquemment ce que les psychiatres nomment hypomanie, ce qui veut dire en clair qu’on déconne mais pas dans les mêmes proportions. On ne se met pas à poil dans la rue, on est seulement le jouet de cette tachypsychie dont j’ai récemment appris le nom. On est bipolaire de type 2 : agité sans être nécessairement euphorique, mais quelquefois aussi séducteur, séduisant, très sexuel, en apparence au plus vivant de soi-même mais enclin à prendre les décisions qu’on regrettera le plus avec la certitude que ce sont les bonnes et qu’on ne reviendra jamais dessus. Puis c’est la certitude inverse qui s’impose, on comprend qu’on a fait la pire chose qu’on pouvait faire, on essaie de la réparer et on fait une pire encore. On pense une chose et son contraire, on fait une chose puis son contraire dans une succession affolante. Le pire, quand on est comme moi rompu à s’analyser, c’est qu’une fois le diagnostic posé, et identifié le mode de fonctionnement, on acquiert du recul mais que ce recul ne sert pas à grand-chose. Ou seulement à prendre conscience que, quoi qu’on pense, dise et fasse, on ne peut pas se fier à soi-même car on est deux dans le même homme et ces deux-là sont des ennemis. »

Emmanuel Carrère, Yoga, Éditions POL, septembre 2020.

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