{"id":1677,"date":"2011-05-18T21:08:54","date_gmt":"2011-05-18T19:08:54","guid":{"rendered":"http:\/\/empreintesdigitales.wordpress.com\/?p=1677"},"modified":"2012-03-27T18:06:52","modified_gmt":"2012-03-27T16:06:52","slug":"recherche-de-la-verite-par-les-lumieres-naturelles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/disparates.org\/lun\/2011\/05\/recherche-de-la-verite-par-les-lumieres-naturelles\/","title":{"rendered":"Ren\u00e9 Descartes, Recherche de la v\u00e9rit\u00e9 par les lumi\u00e8res naturelles"},"content":{"rendered":"<div style=\"text-align: left;\">\n<p>[ Ceci vient en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la premi\u00e8re partie du <a title=\"13\u00b0 cours de Jacques-Alain Miller, 18\u00a0mai\" href=\"https:\/\/disparates.org\/lun\/2011\/05\/cours-de-jacques-alain-miller-18-mai-2011\/\">13\u00e8me cours de Miller<\/a>.]<\/p>\n<div style=\"text-align: center;\">RECHERCHE DE LA V\u00c9RIT\u00c9 PAR LES LUMI\u00c8RES NATURELLES<br \/>\n<small>QUI, A ELLES SEULES, ET SANS LE SECOURS DE LA RELIGION ET DE LA PHILOSOPHIE,<br \/>\nD\u00c9TERMINENT LES OPINIONS QUE DOIT AVOIR UN HONN\u00caTE HOMME<br \/>\nSUR TOUTES LES CHOSES<br \/>\nQUI DOIVENT FAIRE L\u2019OBJET DE SES PENS\u00c9ES,<br \/>\nET QUI P\u00c9N\u00c9TRENT DANS LES SECRETS DES SCIENCES<br \/>\nLES PLUS ABSTRAITES.<\/small><\/div>\n<div>Texte de l&rsquo;\u00e9dition V. Cousin<\/div>\n<\/div>\n<h2>PR\u00c9AMBULE<\/h2>\n<p>L&rsquo;honn\u00eate homme n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;avoir lu tous les livres, ni d&rsquo;avoir appris soigneusement tout ce qu&rsquo;on enseigne dans les \u00e9coles. Il y a plus, son \u00e9ducation seroit mauvaise s&rsquo;il avoit consacr\u00e9 trop de temps aux lettres. Il y a beaucoup d&rsquo;autres choses \u00e0 faire dans la vie, et il doit la diriger de mani\u00e8re que la plus grande partie lui en reste pour faire de belles actions, que sa propre raison devroit lui apprendre, s&rsquo;il ne recevoit de le\u00e7ons que d&rsquo;elle seule. Mais il vient ignorant dans le monde, et comme les connoissances de ses premi\u00e8res ann\u00e9es ne reposent que sur la foiblesse des sens ou l&rsquo;autorit\u00e9 des ma\u00eetres, il peut \u00e0 peine se faire que son imagination ne soit remplie d&rsquo;un nombre infini d&rsquo;id\u00e9es fausses, avant que sa raison ait pu prendre l&#8217;empire sur elle\u00a0; en sorte que par la suite il a besoin d&rsquo;un bon naturel ou des le\u00e7ons fr\u00e9quentes d&rsquo;un homme sage, tant pour secouer les fausses doctrines dont son esprit est pr\u00e9venu, que pour jeter les premiers fondements d&rsquo;une science solide, et d\u00e9couvrir tous les moyens par lesquels il peut porter ses connoissances au plus haut point qu&rsquo;elles puissent atteindre.<\/p>\n<p><!--more-->J&rsquo;ai dessein dans cet ouvrage d&rsquo;enseigner quels sont ces moyens, et de mettre au jour les v\u00e9ritables richesses de notre nature, en ouvrant \u00e0 chacun la voie par laquelle il peut trouver en lui-m\u00eame, sans rien emprunter \u00e0 un autre, la science qui lui est n\u00e9cessaire pour diriger sa vie, et ensuite acqu\u00e9rir, en s&rsquo;exer\u00e7ant, les sciences les plus curieuses que la raison humaine puisse poss\u00e9der.<\/p>\n<p>Mais, pour que la grandeur de mon dessein ne saisisse pas en commen\u00e7ant votre esprit d&rsquo;un \u00e9tonnement tel que la foi en mes paroles ne puisse plus y trouver place, je vous avertis que ce que j&rsquo;entreprends n&rsquo;est pas aussi difficile qu&rsquo;on pourroit se l&rsquo;imaginer. En effet les connoissances qui ne d\u00e9passent pas la port\u00e9e de l&rsquo;esprit humain sont unies entre elles par un lien si merveilleux, et peuvent se d\u00e9duire l&rsquo;une de l&rsquo;autre par des cons\u00e9quences si n\u00e9cessaires, qu&rsquo;il n&rsquo;est pas besoin de beaucoup d&rsquo;art et d&rsquo;adresse pour les trouver, pourvu qu&rsquo;en commen\u00e7ant par les plus simples, on apprenne \u00e0 s&rsquo;\u00e9lever par degr\u00e9s jusqu&rsquo;aux plus sublimes. C&rsquo;est ce que je veux montrer ici \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une suite de raisonnements tellement clairs et tellement vulgaires, que chacun jugera que s&rsquo;il n&rsquo;a pas remarqu\u00e9 les m\u00eames choses que moi, c&rsquo;est uniquement parce qu&rsquo;il n&rsquo;a pas jet\u00e9 les yeux du bon c\u00f4t\u00e9, ni dirig\u00e9 ses pens\u00e9es sur les m\u00eames objets que moi, et que je ne m\u00e9rite pas plus de gloire pour les avoir d\u00e9couvertes, qu&rsquo;un paysan n&rsquo;en m\u00e9riteroit pour avoir trouv\u00e9 par hasard sous ses pas un tr\u00e9sor qui depuis longtemps auroit \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 de nombreuses recherches.<\/p>\n<p>Et certes, je m&rsquo;\u00e9tonne que parmi tant d&rsquo;excellents esprits, qui en ce genre eussent r\u00e9ussi bien mieux que moi, il ne s&rsquo;en soit trouv\u00e9 aucun qui ait daign\u00e9 faire cette distinction, et que presque tous se soient conduits comme le voyageur qui, abandonnant la grande route, s&rsquo;\u00e9gare dans un chemin de traverse au milieu des ronces et des pr\u00e9cipices.<\/p>\n<p>Mais je ne veux pas examiner ce que d&rsquo;autres ont su ou ont ignor\u00e9. II me suffira de noter que, quand m\u00eame toute la science que nous pouvons d\u00e9sirer se trouveroit dans les livres, ce qu&rsquo;ils renferment de bon est m\u00eal\u00e9 de tant d&rsquo;inutilit\u00e9s, et dispers\u00e9 dans la masse de tant de gros volumes, que pour les lire il faudrait plus de temps que la vie humaine ne nous en donne, et pour y reconno\u00eetre ce qui est utile, plus de talent que pour le trouver nous-m\u00eames.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ce qui me fait esp\u00e9rer que le lecteur ne sera pas f\u00e2ch\u00e9 de trouver ici une voie plus abr\u00e9g\u00e9e, et que les v\u00e9rit\u00e9s que j&rsquo;avancerai lui agr\u00e9eront, quoique je ne les emprunte pas \u00e0 Platon ou \u00e0 Aristote, mais qu&rsquo;elles auront par elles-m\u00eames de la valeur, comme l&rsquo;argent qui a tout autant de prix qu&rsquo;il sorte de la bourse d&rsquo;un paysan ou de la tr\u00e9sorerie. J&rsquo;ai m\u00eame fait en sorte de les rendre \u00e9galement utiles \u00e0 tous les hommes. Je n&rsquo;ai donc pas pu trouver de style plus conforme \u00e0 ce dessein que celui dont on se sert dans les conversations, o\u00f9 chacun expose famili\u00e8rement \u00e0 ses amis ce qu&rsquo;il croit savoir le mieux. Je suppose donc, sous les noms d&rsquo;Eudoxe, de Polyandre et d&rsquo;\u00c9pist\u00e9mon, un homme dou\u00e9 d&rsquo;un esprit ordinaire, mais dont le jugement n&rsquo;est g\u00e2t\u00e9 par aucune fausse opinion, et qui poss\u00e8de toute sa raison intacte, telle qu&rsquo;il l&rsquo;a re\u00e7ue de la nature\u00a0; et qui, dans sa maison de campagne, o\u00f9 il habite, re\u00e7oit la visite de deux hommes du plus grand esprit, et des plus distingu\u00e9s du si\u00e8cle, dont l&rsquo;un n&rsquo;a jamais rien \u00e9tudi\u00e9, tandis que l&rsquo;autre sait tr\u00e8s bien tout ce qu&rsquo;on peut apprendre dans les \u00e9coles. Et l\u00e0, entre autres discours que chacun peut imaginer \u00e0 son gr\u00e9, ainsi que les circonstances locales, et les objets qui les entourent, objets parmi lesquels je leur ferai prendre souvent des exemples pour rendre leurs conceptions plus claires, j&rsquo;am\u00e8ne au milieu de leur entretien le sujet dont ils traiteront jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de ces deux livres.<\/p>\n<p>POLYANDRE, \u00c9PIST\u00c9MON, EUDOXEPOLYANDRE\u00a0: Je vous trouve heureux d&rsquo;avoir d\u00e9couvert toutes ces belles choses dans les livres grecs et latins, et il me semble que si j&rsquo;avois donn\u00e9 autant de temps que vous \u00e0 ces \u00e9tudes, je serois aussi diff\u00e9rent de ce que je suis maintenant que les anges le sont de vous. Et je ne peux excuser l&rsquo;erreur de mes parents, qui, persuad\u00e9s que les lettres amollissent l&rsquo;esprit, m&rsquo;ont envoy\u00e9 \u00e0 la cour et dans les camps dans un \u00e2ge si tendre, que j&rsquo;aurois toute ma vie \u00e0 g\u00e9mir de mon ignorance, si je n&rsquo;apprenois quelque chose dans vos entretiens.<\/p>\n<p>EPISTEMON\u00a0: La meilleure chose que vous y puissiez apprendre, c&rsquo;est que le d\u00e9sir de conno\u00eetre, qui est commun \u00e0 tous les hommes, est un mal qui ne peut pas se gu\u00e9rir. Car la curiosit\u00e9 s&rsquo;accro\u00eet avec la science\u00a0; et comme nos d\u00e9fauts ne nous font de peine qu&rsquo;autant que nous les connoissons, vous avez sur nous cette esp\u00e8ce d&rsquo;avantage, de ne pas voir aussi clairement tout ce qui vous manque.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Peut-il se faire, Epist\u00e9mon, que vous, qui \u00eates si instruit, puissiez croire qu&rsquo;il est dans la nature un mal tellement universel qu&rsquo;on ne puisse y apporter rem\u00e8de\u00a0? Quant \u00e0 moi je pense que, tout comme dans chaque pays, il est assez de fruits et de ruisseaux pour apaiser la faim et la soif de tous les hommes, de m\u00eame il est assez de v\u00e9rit\u00e9s que l&rsquo;on peut conno\u00eetre en chaque mati\u00e8re pour satisfaire la curiosit\u00e9 des esprits sains\u00a0; et je crois que le corps d&rsquo;un hydropique n&rsquo;est gu\u00e8re plus malade que l&rsquo;esprit de ceux qui sont perp\u00e9tuellement agit\u00e9s d&rsquo;une curiosit\u00e9 insatiable.<\/p>\n<p>\u00c9PISTEMON\u00a0: J&rsquo;ai bien, il est vrai, entendu dire autrefois que nos d\u00e9sirs ne pouvoient s&rsquo;\u00e9tendre jusqu&rsquo;aux choses qui nous paroissent impossibles\u00a0; mais on peut savoir tant de choses qui sont \u00e9videmment \u00e0 notre port\u00e9e, et qui non seulement sont honn\u00eates et agr\u00e9ables, mais encore utiles pour la conduite de la vie, que je ne crois pas que jamais personne en sache assez pour ne pas avoir toujours des raisons l\u00e9gitimes d&rsquo;en d\u00e9sirer savoir davantage.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Que diriez-vous donc de moi, si je vous affirmois que je ne me sens plus aucun d\u00e9sir d&rsquo;apprendre quoi que ce soit, et que je suis aussi content de ma petite science qu&rsquo;autrefois Diog\u00e8ne de son tonneau, et cela sans que j&rsquo;aie besoin de sa philosophie\u00a0? En effet la science de mes voisins n&rsquo;est pas la limite de la mienne, comme leurs champs qui entourent de tous c\u00f4t\u00e9s ce peu de terre que je poss\u00e8de ici\u00a0; et mon esprit, disposant \u00e0 son gr\u00e9 de toutes les v\u00e9rit\u00e9s qu&rsquo;il a trouv\u00e9es, ne pense pas \u00e0 en d\u00e9couvrir d&rsquo;autres, et il jouit du m\u00eame repos que le roi d&rsquo;un pays qui seroit assez isol\u00e9 de tous les autres pour que ce roi s&rsquo;imagin\u00e2t qu&rsquo;au-del\u00e0 de ses fronti\u00e8res il n&rsquo;y a que des d\u00e9serts st\u00e9riles et des monts inhabitables.<\/p>\n<p>\u00c9PISTEMON\u00a0: Si tout autre homme que vous me parloit ainsi, je le regarderois comme un esprit superbe ou trop peu curieux\u00a0; mais la retraite que vous avez choisie dans cette solitude, et le peu de soin que vous prenez pour briller, \u00e9loignent de vous tout soup\u00e7on d&rsquo;ostentation, et le temps que vous avez jadis consacr\u00e9 \u00e0 des voyages, \u00e0 visiter les savants, \u00e0 examiner tout ce que chaque science contenoit de plus difficile, nous assure que vous ne manquez pas de curiosit\u00e9. Aussi ne puis-je dire autre chose sinon que vous \u00eates enti\u00e8rement content, et que votre science est r\u00e9ellement sup\u00e9rieure \u00e0 celle des autres.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de moi\u00a0; mais je ne veux pas abuser de votre politesse au point de vouloir que vous croyiez ce que je viens de dire uniquement sur la foi de mes paroles. Il ne faut pas avancer des opinions si \u00e9loign\u00e9es de la croyance vulgaire, sans pouvoir en m\u00eame temps en montrer quelques effets\u00a0; c&rsquo;est pourquoi je vous prie tous deux de vouloir bien passer ici cette belle saison, pour que je vous puisse montrer une partie des choses que je sais. J&rsquo;ose me flatter que non seulement vous reconnoitrez que j&rsquo;ai des raisons pour \u00eatre content, mais qu&rsquo;en outre vous serez vous-m\u00eames tr\u00e8s contents de ce que vous aurez appris.<\/p>\n<p>\u00c9PISTEMON\u00a0: Je ne veux pas refuser une faveur que je souhaitois si ardemment.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Et moi j&rsquo;aurai grand plaisir \u00e0 assister \u00e0 cet entretien, quoique je n&rsquo;aie pas la conviction que je puisse en retirer aucun fruit.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Bien au contraire, Polyandre, croyez qu&rsquo;il ne sera pas pour vous sans utilit\u00e9, parce que votre esprit n&rsquo;est pr\u00e9occup\u00e9 d&rsquo;aucun pr\u00e9jug\u00e9, et qu&rsquo;il me sera plus facile d&rsquo;amener au bon parti un esprit neutre qu&rsquo;Epist\u00e9mon, que nous trouverons souvent dans le parti contraire. Mais, pour vous faire comprendre plus facilement de quelle nature est la science dont je vais vous entretenir, permettez-moi, je vous prie, de noter une diff\u00e9rence qui se trouve entre les sciences et les simples connoissances qui s&rsquo;acqui\u00e8rent sans le secours du raisonnement, telles que les langues, l&rsquo;histoire, la g\u00e9ographie, et en g\u00e9n\u00e9ral tout ce qui ne d\u00e9pend que de l&rsquo;exp\u00e9rience. Je veux bien accorder que la vie d&rsquo;un homme ne suffirait pas pour acqu\u00e9rir l&rsquo;exp\u00e9rience de tout ce que renferme le monde\u00a0; mais je suis persuad\u00e9 que ce seroit folie que de le d\u00e9sirer, et qu&rsquo;il n&rsquo;est pas plus du devoir d&rsquo;un honn\u00eate homme de savoir le grec ou le latin que le langage suisse ou bas breton, ni l&rsquo;histoire de l&#8217;empire romano-germanique, que celle du plus petit \u00e9tat qui se trouve en Europe\u00a0; et je pense qu&rsquo;il doit seulement consacrer ses loisirs aux choses bonnes et utiles, et n&#8217;emplir sa m\u00e9moire que des plus n\u00e9cessaires. Quant aux sciences qui ne sont autres que des jugements que nous basons sur quelque connoissance pr\u00e9c\u00e9demment acquise, les unes se d\u00e9duisent d&rsquo;objets vulgaires et connus de tous, les autres d&rsquo;exp\u00e9riences plus rares et faites expr\u00e8s. J&rsquo;avoue qu&rsquo;il est impossible que nous traitions en particulier de chacune de ces derni\u00e8res\u00a0; car il nous faudroit d&rsquo;abord examiner toutes les herbes et toutes les pierres que l&rsquo;on apporte ici des Indes\u00a0; il nous faudroit avoir vu le ph\u00e9nix, en un mot n&rsquo;ignorer aucun des plus merveilleux secrets de la nature. Mais je croirai avoir suffisamment rempli ma promesse, si, en vous expliquant les v\u00e9rit\u00e9s qui peuvent se d\u00e9duire des choses vulgaires et connues de tous, je vous apprends \u00e0 trouver apr\u00e8s cela toutes les autres de vous-m\u00eames, si vous croyez bon de les croire.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Je crois, pour moi, que c&rsquo;est l\u00e0 tout ce que nous pouvons d\u00e9sirer\u00a0; et je me contenterois que vous m&rsquo;apprissiez un certain nombre de ces propositions qui sont si c\u00e9l\u00e8bres que personne ne les ignore, telles que celles qui regardent la Divinit\u00e9, l&rsquo;\u00e2me, les vertus, leur r\u00e9compense, etc., propositions que je compare \u00e0 ces familles antiques qui sont reconnues par tous pour tr\u00e8s illustres, quoique leurs titres soient cach\u00e9s sous les ruines des temps pass\u00e9s. Je ne doute pas en effet que ceux qui les premiers port\u00e8rent le genre humain \u00e0 croire \u00e0 toutes ces choses n&rsquo;aient employ\u00e9 d&rsquo;excellentes raisons pour les prouver\u00a0; mais elles ont \u00e9t\u00e9 depuis si rarement r\u00e9p\u00e9t\u00e9es que personne ne les sait\u00a0: et cependant ce sont des v\u00e9rit\u00e9s d&rsquo;une telle importance que la prudence nous porte \u00e0 y avoir une foi aveugle, au risque de nous tromper, plut\u00f4t que d&rsquo;attendre la vie future pour en \u00eatre mieux instruits.<\/p>\n<p>\u00c9PISTEMON\u00a0: Pour ce qui me regarde, je suis un peu plus curieux, et je d\u00e9sirerais volontiers que vous m&rsquo;expliquassiez certaines difficult\u00e9s particuli\u00e8res qui s&rsquo;offrent \u00e0 moi dans chaque science, et principalement dans ce qui concerne les secrets des arts, les apparitions, les prestiges, en un mot tous les effets admirables qu&rsquo;on attribue \u00e0 la magie. Je pense qu&rsquo;il est utile de connoitre tout cela, non pour s&rsquo;en servir, mais pour ne pas laisser surprendre son jugement \u00e0 l&rsquo;admiration d&rsquo;une chose inconnue.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Je t\u00e2cherai de vous satisfaire l&rsquo;un et l&rsquo;autre\u00a0; et, pour nous servir d&rsquo;un ordre que nous pussions garder jusqu&rsquo;\u00e0 la fin, je d\u00e9sire d&rsquo;abord, Polyandre, que nous parlions de toutes les choses que renferme le monde, en les consid\u00e9rant en elles-m\u00eames\u00a0; et \u00e0 condition qu&rsquo;\u00c9pist\u00e9mon interrompra notre discours le moins possible, parce que ses objections nous forceroient souvent d&rsquo;abandonner notre sujet. Ensuite nous consid\u00e9rerons de nouveau toutes ces choses, mais sous une autre face, en tant qu&rsquo;elles sont en rapport avec nous, et qu&rsquo;elles peuvent \u00eatre appel\u00e9es vraies ou fausses, bonnes ou mauvaises. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;\u00c9pist\u00e9mon trouvera l&rsquo;occasion d&rsquo;exposer toutes les difficult\u00e9s qui lui resteront des discours pr\u00e9c\u00e9dents.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Dites-nous donc quel ordre vous suivrez en expliquant chaque chose.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Il faudra commencer par l&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;homme, parce que toutes nos connoissances d\u00e9pendent d&rsquo;elle\u00a0; et, apr\u00e8s avoir consid\u00e9r\u00e9 sa nature et ses effets, nous arriverons \u00e0 son auteur. Quand nous conno\u00eetrons quel il est et comment il a cr\u00e9e toutes les choses qui sont dans le monde, nous noterons ce qu&rsquo;il y a de plus certain sur les autres cr\u00e9atures\u00a0; nous examinerons comment nos sens per\u00e7oivent les choses, et comment nos connoissances deviennent fausses ou vraies. Ensuite je vous mettrai sous les yeux les travaux de l&rsquo;homme sur les objets corporels\u00a0; et, apr\u00e8s vous avoir frapp\u00e9 d&rsquo;admiration \u00e0 la vue des machines les plus puissantes, des automates les plus rares, des visions les plus sp\u00e9cieuses, et des tours les plus subtils que l&rsquo;art puisse inventer, je vous en r\u00e9v\u00e9lerai les secrets, qui sont si simples, que vous n&rsquo;admirerez d\u00e9sormais plus rien dans les ouvrages de nos mains. J&rsquo;arriverai apr\u00e8s cela aux \u0153uvres de la nature, et, apr\u00e8s vous avoir montr\u00e9 la cause de tous ses changements, la diversit\u00e9 de ses qualit\u00e9s et la raison pour laquelle l&rsquo;\u00e2me des plantes et des animaux diff\u00e8re de la n\u00f4tre, je vous donnerai \u00e0 consid\u00e9rer l&rsquo;architecture des choses sensibles. Les ph\u00e9nom\u00e8nes du ciel observ\u00e9s, et les conclusions certaines qu&rsquo;on en peut tirer, d\u00e9duites, je m&rsquo;\u00e9l\u00e8verai aux conjectures les plus saines sur ce que l&rsquo;homme ne peut d\u00e9terminer positivement, pour essayer de rendre compte de la relation des choses sensibles aux intellectuelles, et des unes et des autres au Cr\u00e9ateur, de l&rsquo;immortalit\u00e9 des cr\u00e9atures, et de leur \u00e9tat apr\u00e8s la consommation des si\u00e8cles. Ensuite nous viendrons \u00e0 la deuxi\u00e8me partie de cet entretien, dans laquelle nous traiterons sp\u00e9cialement de toutes les sciences, choisissant dans chacune ce qu&rsquo;elle a de plus solide, et nous proposerons une m\u00e9thode pour les pousser beaucoup plus loin, et trouver de nous-m\u00eames, avec un esprit ordinaire, ce que les plus fins peuvent d\u00e9couvrir. Apr\u00e8s avoir ainsi pr\u00e9par\u00e9 notre intelligence \u00e0 juger parfaitement de la v\u00e9rit\u00e9, il faut encore nous accoutumer \u00e0 diriger notre volont\u00e9 en distinguant le bien du mal, et en observant la vraie diff\u00e9rence qui est entre la vertu et le vice. Cela fait, j&rsquo;esp\u00e8re que votre ardeur de connoitre ne sera pas si violente, et tout ce que je vous dirai vous paro\u00eetra si bien prouv\u00e9 que vous viendrez \u00e0 croire qu&rsquo;un homme d&rsquo;un esprit sain, e\u00f9t-il \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 dans un d\u00e9sert, et n&rsquo;e\u00fbt-il \u00e9t\u00e9 jamais \u00e9clair\u00e9 que des lumi\u00e8res de la nature, ne pourrait, s&rsquo;il pesoit les m\u00eames raisons, embrasser un avis diff\u00e9rent du n\u00f4tre. Pour commencer ce discours, il faut examiner quelle est la premi\u00e8re connoissance de l&rsquo;homme, en quelle partie de l&rsquo;\u00e2me elle r\u00e9side, et pourquoi au commencement elle est si imparfaite.<\/p>\n<p>\u00c9PISTEMON\u00a0: Tout cela me para\u00eet s&rsquo;expliquer tr\u00e8s clairement, si on compare l&rsquo;imagination des enfants \u00e0 une table rase sur laquelle nos id\u00e9es, qui sont comme la vive image des objets, doivent se peindre. Les sens, les penchants de l&rsquo;esprit, les ma\u00eetres et l&rsquo;intelligence sont les divers peintres qui peuvent faire cette \u0153uvre, et, parmi eux, ceux qui sont les moins propres \u00e0 y r\u00e9ussir la commencent\u00a0; c&rsquo;est \u00e0 savoir, les sens imparfaits, l&rsquo;instinct aveugle et de sottes nourrices. Vient enfin le meilleur de tous, l&rsquo;intelligence\u00a0; et cependant est-il encore n\u00e9cessaire qu&rsquo;elle fasse un apprentissage de plusieurs ann\u00e9es, et suive longtemps l&rsquo;exemple de ses ma\u00eetres, avant d&rsquo;oser rectifier une seule de leurs erreurs\u00a0; c&rsquo;est l\u00e0 \u00e0 mon sens une des principales causes de la difficult\u00e9 que nous avons \u00e0 parvenir \u00e0 la science. Nos sens en effet ne per\u00e7oivent que ce qu&rsquo;il y a de plus grossier et de plus commun\u00a0; notre instinct est enti\u00e8rement corrompu\u00a0; et quant aux ma\u00eetres, encore qu&rsquo;on en puisse certainement trouver de bons, ils ne peuvent cependant nous forcer d&rsquo;avoir foi en leurs raisonnements, et de les avouer avant de les avoir examin\u00e9s avec notre intelligence, qui seule a le pouvoir de le faire. Mais elle est comme un peintre habile, qui, appel\u00e9 pour mettre la derni\u00e8re main \u00e0 un tableau \u00e9bauch\u00e9 par des apprentis, auroit beau employer toutes les r\u00e8gles de l&rsquo;art, corriger peu \u00e0 peu, tant\u00f4t un trait, tant\u00f4t un autre, ajouter enfin tout ce qui y manque, ne pourrait cependant emp\u00eacher qu&rsquo;il n&rsquo;y rest\u00e2t encore de grands d\u00e9fauts, parce que dans le principe le tableau auroit \u00e9t\u00e9 mal esquiss\u00e9, les personnages mal plac\u00e9s, et les proportions observ\u00e9es peu rigoureusement.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Votre comparaison nous met parfaitement sous les yeux le premier obstacle qui nous arr\u00eate\u00a0; mais vous ne montrez pas le moyen de l&rsquo;\u00e9viter. Or, selon moi, le voici\u00a0: tout de m\u00eame que votre peintre e\u00fbt mieux fait, apr\u00e8s avoir effac\u00e9 tous les traits du tableau, de le recommencer en entier, que de perdre son temps \u00e0 le corriger\u00a0; de m\u00eame tous les hommes arriv\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge o\u00f9 l&rsquo;intelligence commence \u00e0 \u00eatre dans sa force, devraient former le dessein d&rsquo;effacer de leur imagination toutes les id\u00e9es inexactes qui sont venues s&rsquo;y graver jusqu&rsquo;alors, et appliquer s\u00e9rieusement toutes les forces de leur intelligence \u00e0 s&rsquo;en former de nouvelles. Certes, si ce moyen ne les conduisoit pas \u00e0 la perfection, au moins n&rsquo;auroient-ils plus le droit d&rsquo;en rejeter la faute sur la foiblesse des sens et les erreurs de la nature.<\/p>\n<p>EPISTEMON. Ce seroit le meilleur moyen si on pouvoit l&#8217;employer facilement\u00a0; mais vous n&rsquo;ignorez pas que les premi\u00e8res opinions que notre imagination a re\u00e7ues y restent si profond\u00e9ment empreintes, que notre volont\u00e9 seule, si elle n&rsquo;imploroit le secours de quelques fortes raisons, ne pourrait parvenir \u00e0 les effacer.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: C&rsquo;est justement quelques unes de ces raisons que je pr\u00e9tends vous enseigner\u00a0; et si vous voulez retirer quelque fruit de cet entretien, il faut que vous me pr\u00eatiez toute votre attention, et que vous me laissiez converser avec Polyandre, afin que je puisse en commen\u00e7ant renverser toute sa science acquise. En effet, comme elle ne suffit pas \u00e0 le satisfaire, elle ne peut \u00eatre que mauvaise, et je la compare \u00e0 un \u00e9difice mal construit, dont les fondements ne sont pas assez solides. Je ne sais pas de meilleur rem\u00e8de que de le d\u00e9molir et de le renverser de fond en comble, pour en \u00e9lever un nouveau. Car, je ne veux pas \u00eatre mis au nombre de ces artisans sans talents, qui ne s&rsquo;appliquent qu&rsquo;\u00e0 restaurer de vieux ouvrages, parce qu&rsquo;au fond ils sont incapables d&rsquo;en achever de neufs. Mais, Polyandre, pendant que nous sommes occup\u00e9s \u00e0 d\u00e9truire cet \u00e9difice, nous pouvons en m\u00eame temps jeter les fondements qui peuvent servir \u00e0 notre dessein, et pr\u00e9parer la mati\u00e8re la plus solide pour y r\u00e9ussir\u00a0; pour peu que vous vouliez examiner avec moi quelles sont, de toutes les v\u00e9rit\u00e9s que les hommes peuvent savoir, les plus certaines et les plus faciles \u00e0 conno\u00eetre.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Y a-t-il quelqu&rsquo;un qui doute que les choses sensibles (j&rsquo;entends par l\u00e0 celles qui se voient et se touchent) ne soient de beaucoup plus certaines que les autres\u00a0? Pour moi je m&rsquo;\u00e9tonnerois fort si vous me montriez aussi clairement quelques unes des choses qu&rsquo;on dit de Dieu et de notre \u00c2me.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: C&rsquo;est cependant ce que j&rsquo;esp\u00e8re faire, et il me paro\u00eet surprenant que les hommes soient assez cr\u00e9dules pour baser leur science sur la certitude des sens, quand il n&rsquo;est personne qui ignore qu&rsquo;ils nous trompent quelquefois, et que nous avons de bonnes raisons de nous en d\u00e9fier toujours, puisqu&rsquo;une fois ils ont pu nous induire en erreur.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Je sais bien que les sens nous trompent quelquefois quand ils souffrent, ainsi un malade croit que tous les mets sont amers\u00a0; quand ils sont trop \u00e9loign\u00e9s de l&rsquo;objet, ainsi les \u00e9toiles ne nous paraissent jamais aussi grandes qu&rsquo;elles sont r\u00e9ellement\u00a0; en g\u00e9n\u00e9ral, quand ils n&rsquo;agissent pas librement selon leur nature. Mais toutes leurs erreurs sont faciles \u00e0 conno\u00eetre, et n&#8217;emp\u00eachent pas que je ne sois persuad\u00e9 que je vous vois, que nous nous promenons dans un jardin, que le soleil luit, en un mot, que tout ce que mes sens m&rsquo;offrent habituellement, est vrai.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Puisqu&rsquo;il ne me suffit pas de vous dire que les sens nous trompent dans certains cas o\u00f9 vous vous en apercevez bien, pour vous faire craindre d&rsquo;\u00eatre tromp\u00e9 par eux dans d&rsquo;autres occasions o\u00f9 vous ne le savez pas, j&rsquo;irai plus loin, et vous demanderai si vous n&rsquo;avez jamais vu un homme m\u00e9lancolique de l&rsquo;esp\u00e8ce de ceux qui se croient des vases remplis d&rsquo;eau, ou qui pensent avoir une partie quelconque du corps d&rsquo;une grandeur d\u00e9mesur\u00e9e\u00a0; ils jureroient qu&rsquo;ils voient cela et le touchent comme ils l&rsquo;imaginent. Il est vrai toutefois que celui-l\u00e0 s&rsquo;indigneroit auquel on viendrait dire qu&rsquo;il n&rsquo;a pas plus de raison qu&rsquo;eux de croire son opinion certaine, puisque tous deux s&rsquo;appuient \u00e9galement sur les donn\u00e9es des sens et de l&rsquo;imagination. Mais sans aller jusque l\u00e0, vous ne pouvez vous f\u00e2cher si je vous demandois, si vous n&rsquo;\u00eates pas comme les autres hommes sujet au sommeil, et si vous ne pouvez pas penser en dormant que vous me voyez, que vous vous promenez dans ce jardin, que le soleil luit, en un mot mille autres choses que vous pensez voir aujourd&rsquo;hui tr\u00e8s clairement. N&rsquo;avez-vous jamais entendu dans les vieilles com\u00e9dies cette formule d&rsquo;\u00e9tonnement, <em>Est-ce que je dors\u00a0?<\/em> Comment pouvez-vous \u00eatre certain que votre vie ne soit pas un songe perp\u00e9tuel, et que tout ce que vous apprenez par les sens n&rsquo;est pas aussi faux que quand vous dormez, surtout sachant que vous avez \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 par un \u00eatre sup\u00e9rieur, auquel dans sa toute-puissance il n&rsquo;e\u00fbt pas \u00e9t\u00e9 plus difficile de nous cr\u00e9er tels que je vous ai dit, que tels que vous croyez \u00eatre\u00a0?<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Voil\u00e0 certes des raisons qui suffiroient pour renverser toute la science d&rsquo;\u00c9pist\u00e9mon, s&rsquo;il y pouvoit donner toute son attention\u00a0; quant \u00e0 moi je craindrois d&rsquo;\u00eatre tant soit peu fou, si, ne m&rsquo;\u00e9tant jamais appliqu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude, ni accoutum\u00e9 \u00e0 d\u00e9tourner mon esprit des choses sensibles, j&rsquo;allois l&rsquo;appliquer \u00e0 des m\u00e9ditations qui surpassent mes forces.<\/p>\n<p>\u00c9PISTEMON\u00a0: Je pense qu&rsquo;il est tr\u00e8s dangereux de s&rsquo;avancer trop loin dans cette mani\u00e8re de raisonner\u00a0: les doutes universels de ce genre nous conduisent droit \u00e0 l&rsquo;ignorance de Socrate, ou \u00e0 l&rsquo;incertitude des pyrrhoniens, qui est comme une eau profonde o\u00f9 l&rsquo;on ne peut trouver pied.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: J&rsquo;avoue que ce n&rsquo;est pas sans grand danger qu&rsquo;on s&rsquo;y hasarde sans guide, quand on n&rsquo;en conno\u00eet pas le gu\u00e9, et que beaucoup m\u00eame s&rsquo;y sont perdus\u00a0; mais vous ne devez rien craindre si vous suivez mes pas. Ce sont de telles craintes, en effet, qui ont emp\u00each\u00e9 beaucoup d&rsquo;hommes savants d&rsquo;acqu\u00e9rir des connoissances assez solides et assez certaines pour m\u00e9riter le nom de sciences\u00a0; ils s&rsquo;imaginoient qu&rsquo;il n&rsquo;y avoit rien d\u00e9plus ferme et de plus solide sur quoi ils pussent appuyer leur foi que les choses sensibles\u00a0; aussi ont-ils b\u00e2ti sur ce sable plut\u00f4t que de chercher en creusant plus avant un terrain ferme. Ce n&rsquo;est point ici qu&rsquo;il faut nous arr\u00eater. Il y a plus\u00a0; quand vous n&rsquo;examineriez pas ult\u00e9rieurement les raisons que je viens de vous dire, elles auraient cependant rempli leur principal but, celui que je voulois atteindre, si elles ont frapp\u00e9 votre esprit assez pour vous mettre sur vos gardes. Elles montrent en effet que votre science n&rsquo;est pas tellement infaillible que vous ne deviez craindre d&rsquo;en voir renverser les fondements, puisqu&rsquo;elles vous font douter de tout, et que vous doutez d\u00e8s maintenant de votre science m\u00eame. Elles prouvent ensuite que j&rsquo;ai rempli mon but, qui \u00e9toit de renverser votre science, en vous en montrant l&rsquo;incertitude. Mais, de crainte que vous ne refusiez de me suivre plus loin, je vous d\u00e9clare que ces doutes, qui en commen\u00e7ant vous ont fait peur, sont comme ces fant\u00f4mes et ces vaines images qui paroissent dans la nuit \u00e0 la lueur incertaine d&rsquo;une foible lumi\u00e8re. La peur vous poursuit si vous les fuyez, mais approchez-en, touchez-les, vous ne trouverez que du vent, qu&rsquo;une ombre, et vous serez rassur\u00e9 pour toujours.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Soit\u00a0: je d\u00e9sire donc, vaincu par vos raisons, me repr\u00e9senter toutes ces difficult\u00e9s, dans leur plus grande force possible, et m&rsquo;appliquer \u00e0 douter si par hasard je n&rsquo;ai pas \u00e9t\u00e9 toute ma vie en d\u00e9lire, si m\u00eame toutes ces id\u00e9es que je croyois entr\u00e9es dans mon esprit, pour ainsi dire, par la porte des sens, ne pourraient pas s&rsquo;\u00eatre form\u00e9es d&rsquo;elles-m\u00eames, tout comme se forment de semblables id\u00e9es quand je dors, ou que j&rsquo;ai la certitude que mes yeux sont ferm\u00e9s, mes oreilles bouch\u00e9es, en un mot qu&rsquo;aucun de mes sens n&rsquo;y est pour rien. De cette fa\u00e7on je douterai non seulement si vous \u00eates dans le monde, s&rsquo;il existe une terre, s&rsquo;il est un soleil, mais encore si j&rsquo;ai des yeux, des oreilles, un corps, si m\u00e8me je parle avec vous, si vous m&rsquo;adressez la parole, en un mot je douterai de toutes choses.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Vous voil\u00e0 tr\u00e8s bien pr\u00e9par\u00e9, et c&rsquo;est l\u00e0 que je voulois vous amener\u00a0; mais voici le moment de pr\u00eater votre attention aux cons\u00e9quences que j&rsquo;en veux tirer. Vous voyez bien que vous pouvez raisonnablement douter de toutes les choses dont la connoissance ne vous parvient que par les sens\u00a0; mais pouvez-vous douter de votre doute, et rester incertain si vous doutez ou non\u00a0?<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: J&rsquo;avoue que cela m&rsquo;\u00e9tonne, et ce peu de perspicacit\u00e9 que me donne un assez mince bon sens fait que je ne me vois pas sans stupeur forc\u00e9 \u00e0 avouer que je ne sais rien avec certitude, mais que je doute de tout, et que je ne suis certain d&rsquo;aucune chose. Mais qu&rsquo;en voulez-vous conclure\u00a0? Je ne vois pas \u00e0 quoi peut servir cet \u00e9tonnement universel, ni par quelle raison un doute de cette esp\u00e8ce peut \u00eatre un principe qu&rsquo;il nous faille d\u00e9duire de si loin. Bien au contraire vous avez donn\u00e9 pour but \u00e0 cet entretien de nous d\u00e9barrasser de nos doutes, et de nous apprendre \u00e0 trouver des v\u00e9rit\u00e9s qu&rsquo;Epist\u00e9mon, tout savant qu&rsquo;il est, pourroit bien ignorer.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Pr\u00eatez-moi seulement votre attention\u00a0; je vais vous conduire plus loin que vous ne pensez. En effet, c&rsquo;est de ce doute universel que, comme d&rsquo;un point fixe et immuable, j&rsquo;ai r\u00e9solu de d\u00e9river la connoissance de Dieu, de vous-m\u00eame, et de tout ce que renferme le monde.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Voil\u00e0 certes de grandes promesses, et elles valent bien la peine, pourvu que vous les accomplissiez, que nous vous accordions ce que vous demandez. Tenez donc vos promesses, nous vous tiendrons les n\u00f4tres.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Puis donc que vous ne pouvez nier que vous doutiez, et qu&rsquo;au contraire il est certain que vous doutez, et si certain que vous ne pouvez douter de cela m\u00eame, il est vrai aussi que vous \u00eates, vous qui doutez\u00a0; et cela est si vrai que vous n&rsquo;en pouvez pas douter davantage.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Je suis de votre avis\u00a0; car, si je n&rsquo;\u00e9tois pas, je ne pourrais douter.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Vous \u00eates donc, et vous savez que vous \u00eates, et vous le savez, parce que vous doutez.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Tout cela est tr\u00e8s vrai.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Mais, pour que vous ne soyez pas d\u00e9tourn\u00e9 de votre dessein, avan\u00e7ons peu \u00e0 peu, et, comme je vous l&rsquo;ai dit, vous vous sentirez entra\u00een\u00e9 plus loin que vous ne croyez. Vous \u00eates, et vous savez que vous \u00eates, et vous savez cela parce que vous savez que vous doutez. Mais, vous qui doutez de tout et qui ne pouvez pas douter de vous-m\u00eame, qui \u00eates-vous\u00a0?<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: La r\u00e9ponse n&rsquo;est pas difficile, et je vois bien que vous m&rsquo;avez choisi au lieu d&rsquo;\u00c9pist\u00e9mon, pour que je pusse satisfaire \u00e0 vos questions. Vous n&rsquo;avez pas dessein d&rsquo;en faire aucune \u00e0 laquelle il ne f\u00fbt tr\u00e8s facile de r\u00e9pondre. Je vous dirai donc que je suis un homme.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Vous ne faites pas attention \u00e0 ma question, et la r\u00e9ponse que vous me faites, quelque simple qu&rsquo;elle vous paroisse, nous jetteroit dans un d\u00e9dale de difficult\u00e9s, si je voulois tant soit peu la presser. Par exemple, si je demandois \u00e0 \u00c9pist\u00e9mon lui-m\u00eame ce que c&rsquo;est qu&rsquo;un homme, et qu&rsquo;il me r\u00e9pondit, comme on fait dans les \u00e9coles, qu&rsquo;un homme est un animal raisonnable\u00a0; et si outre cela, pour nous expliquer ces deux termes, qui ne sont pas moins obscurs que le premier, il nous conduisoit par tous les degr\u00e9s qu&rsquo;on appelle m\u00e9taphysiques, nous serions entra\u00een\u00e9s dans un labyrinthe duquel il nous seroit impossible de sortir. En effet, de cette question il en na\u00eet deux autres\u00a0: la premi\u00e8re, qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un animal\u00a0? la seconde, qu&rsquo;est-ce que raisonnable\u00a0? Et de plus, si pour expliquer ce que c&rsquo;est qu&rsquo;un animal, il nous disoit que c&rsquo;est quelque chose de vivant, que quelque chose de vivant est un corps anim\u00e9, qu&rsquo;un corps est une substance corporelle, vous voyez que les questions, comme les branches d&rsquo;un arbre g\u00e9n\u00e9alogique, iraient en s&rsquo;augmentant et en se multipliant\u00a0; et, en d\u00e9finitive, toutes ces belles questions finiroient par une pure battologie, qui n&rsquo;\u00e9clairciroit rien, et nous laisseroit dans notre premi\u00e8re ignorance.<\/p>\n<p>\u00c9PISTEMON\u00a0: J&rsquo;ai peine \u00e0 voir que vous m\u00e9prisiez cet arbre de Porphyre qui a toujours excit\u00e9 l&rsquo;admiration des \u00e9rudits, et je suis f\u00e2ch\u00e9 que vous vouliez montrer \u00e0 Polyandre quel il est, par une autre voie que celle qui depuis si longtemps est admise dans les \u00e9coles. Jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour, en effet, on n&rsquo;y a pas trouv\u00e9 de moyen meilleur ni plus propre \u00e0 nous apprendre ce que nous sommes qu&rsquo;en mettant successivement sous nos yeux tous les degr\u00e9s qui constituent la totalit\u00e9 de notre nature, afin que par ce moyen, en remontant et en descendant par tous les degr\u00e9s, nous puissions reconno\u00eetre ce que nous avons de commun avec les autres \u00eatres, et ce en quoi nous en diff\u00e9rons. C&rsquo;est l\u00e0 le plus haut point auquel puisse atteindre notre science.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Je n&rsquo;ai eu ni n&rsquo;aurai jamais l&rsquo;intention de bl\u00e2mer la m\u00e9thode qu&rsquo;on emploie dans les \u00e9coles\u00a0; c&rsquo;est \u00e0 elle que je dois le peu que je sais, et c&rsquo;est de son secours que je me suis servi pour reconnoitre l&rsquo;incertitude de tout ce que j&rsquo;y ai appris. Aussi, quoique mes ma\u00eetres ne m&rsquo;aient rien enseign\u00e9 de certain, je leur dois toutefois des actions de gr\u00e2ces pour avoir appris d&rsquo;eux \u00e0 le reconno\u00eetre\u00a0; et je leur en dois de plus grandes, parce que les choses qu&rsquo;ils m&rsquo;ont apprises sont douteuses, que si elles eussent \u00e9t\u00e9 plus conformes \u00e0 la raison\u00a0; car, dans ce cas, je me fusse peut-\u00eatre content\u00e9 du peu de raison que j&rsquo;y aurois d\u00e9couvert, et cela m&rsquo;e\u00fbt rendu moins actif \u00e0 la recherche de la v\u00e9rit\u00e9. L&rsquo;avertissement que j&rsquo;ai donn\u00e9 \u00e0 Polyandre sert moins \u00e0 dissiper l&rsquo;obscurit\u00e9 dans laquelle vous jette sa r\u00e9ponse, qu&rsquo;\u00e0 le rendre plus attentif \u00e0 mes questions. Je reviens donc \u00e0 mon sujet, et pour ne pas nous en \u00e9carter plus longtemps, je lui demande une seconde fois ce qu&rsquo;il est, lui, qui peut douter de toutes choses, et ne peut pas douter de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Je croyois vous avoir satisfait en vous disant que j&rsquo;\u00e9tois un homme, mais je vois maintenant que je n&rsquo;ai pas bien fait mon calcul. Je vois tr\u00e8s bien que cette r\u00e9ponse ne vous satisfait pas, et, \u00e0 vrai dire, j&rsquo;avoue qu&rsquo;elle ne me contente pas maintenant moi-m\u00eame, surtout depuis que vous m&rsquo;avez montr\u00e9 l&#8217;embarras et l&rsquo;incertitude dans laquelle elle pourroit nous jeter, si nous voulions l&rsquo;\u00e9claircir et la comprendre. En effet, quoi qu&rsquo;en dise \u00c9pist\u00e9mon, je vois beaucoup d&rsquo;obscurit\u00e9 dans tous ces degr\u00e9s m\u00e9taphysiques. Si l&rsquo;on dit, par exemple, qu&rsquo;un corps est une substance corporelle, sans dire ce que c&rsquo;est qu&rsquo;une substance corporelle, ces deux mots ne nous apprendront rien de plus que le mot corps. De m\u00eame si on dit que ce qui vit est un corps anim\u00e9, sans avoir expliqu\u00e9 auparavant ce que c&rsquo;est que corps, et ce que c&rsquo;est qu&rsquo;anim\u00e9, et si l&rsquo;on en agit ainsi pour tous les autres degr\u00e9s m\u00e9taphysiques, c&rsquo;est l\u00e0 avancer des paroles peut-\u00eatre m\u00eame dans un certain ordre, mais c&rsquo;est ne rien dire\u00a0; car cela ne signifie rien qui puisse \u00eatre con\u00e7u et former dans notre esprit une id\u00e9e claire et distincte. M\u00eame quand, pour r\u00e9pondre \u00e0 votre question, j&rsquo;ai dit que j&rsquo;\u00e9tois un homme, je ne pensois pas \u00e0 tous les \u00eatres scolastiques que j&rsquo;ignorois, dont jamais je n&rsquo;avois entendu parler, et qui selon moi n&rsquo;existent que dans l&rsquo;imagination de ceux qui les ont invent\u00e9s\u00a0; mais j&rsquo;ai parl\u00e9 des choses que nous voyons, que nous touchons, que nous sentons, que nous \u00e9prouvons en nous-m\u00eames, en un mot des choses que sait le plus simple des hommes aussi bien que le plus grand philosophe au monde, c&rsquo;est-\u00e0-dire que je suis un certain tout compos\u00e9 de deux bras, de deux jambes, d&rsquo;une t\u00e8te, et de toutes les parties qui constituent ce qu&rsquo;on appelle le corps humain, et qui en outre se nourrit, marche, sent et pense.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Je voyois d\u00e9j\u00e0 par votre r\u00e9ponse que vous n&rsquo;aviez pas bien saisi ma question, et que vous r\u00e9pondiez \u00e0 plus de choses que je ne vous en avois demand\u00e9. Mais comme au nombre des choses dont vous doutez vous avez d\u00e9j\u00e0 mis les bras, les jambes, la t\u00eate, et toutes les autres parties qui composent la machine du corps humain, je n&rsquo;ai nullement voulu vous interroger sur toutes ces choses, de l&rsquo;existence desquelles vous n&rsquo;\u00eates pas s\u00fbr. Dites-moi donc ce que vous \u00eates proprement en tant que vous doutez. C&rsquo;est sur ce seul point, le seul que vous puissiez conno\u00eetre avec certitude, que je voulois vous questionner.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Je vois maintenant que je me suis tromp\u00e9 dans ma r\u00e9ponse, et que je suis all\u00e9 plus loin qu&rsquo;il ne fallait, parce que je n&rsquo;avois pas bien compris votre pens\u00e9e. Cela me rendra plus circonspect \u00e0 l&rsquo;avenir, et me fait en m\u00eame temps admirer l&rsquo;exactitude de votre m\u00e9thode, par laquelle vous nous conduisez peu \u00e0 peu par des voies simples et faciles a la connoissance des choses que vous voulez nous apprendre. J&rsquo;ai lieu cependant d&rsquo;appeler heureuse l&rsquo;erreur que j&rsquo;ai commise, puisque, gr\u00e2ce \u00e0 elle, je connois tr\u00e8s bien que ce que je suis en tant que doutant n&rsquo;est nullement ce que j&rsquo;appelle mon corps. Bien plus, je ne sais pas m\u00eame que j&rsquo;ai un corps, car vous m&rsquo;avez montr\u00e9 que je pouvois en douter. J&rsquo;ajoute \u00e0 cela que je ne puis pas m\u00eame nier absolument que j&rsquo;aie un corps. Cependant, tout en laissant enti\u00e8res toutes ces suppositions, cela n&#8217;emp\u00eachera pas que je ne sois certain que j&rsquo;existe. Au contraire, elles me confirment davantage dans cette certitude, que j&rsquo;existe, et que je ne suis pas un corps\u00a0; autrement, doutant de mon corps, je douterois en m\u00eame temps de moi-m\u00eame, ce que je ne puis\u00a0; car je suis enti\u00e8rement convaincu que j&rsquo;existe, et j&rsquo;en suis tellement convaincu, que je n&rsquo;en puis nullement douter.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Voil\u00e0 qui est parfaitement expos\u00e9, et vous vous en tirez si bien, que je ne dirois pas mieux moi-m\u00eame. Je vois bien qu&rsquo;il n&rsquo;est plus besoin que de vous abandonner enti\u00e8rement \u00e0 vous-m\u00eame, en ayant toutefois le soin de vous conduire dans la route. Il y a mieux\u00a0; je pense que, pour trouver les v\u00e9rit\u00e9s les plus difficiles, il n&rsquo;est besoin, pourvu que nous soyons bien conduits, que du sens commun, comme on dit vulgairement, et comme je vous en trouve tr\u00e8s bien pourvu, comme je l&rsquo;esp\u00e9rois, je n&rsquo;ai plus qu&rsquo;\u00e0 vous montrer la route que vous devez suivre d\u00e9sormais. Continuez donc \u00e0 d\u00e9duire de vous-m\u00eame les cons\u00e9quences qui sortent de ce premier principe.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Ce principe me paro\u00eet si f\u00e9cond, et il s&rsquo;offre \u00e0 moi tant de choses \u00e0 la fois, qu&rsquo;il me faudroit, je crois, beaucoup de travail pour les mettre en ordre. Ce seul avertissement que vous m&rsquo;avez donn\u00e9 d&rsquo;examiner qui je suis, moi qui doute, et de ne pas me confondre avec ce qu&rsquo;autrefois je croyois \u00eatre moi, a tellement jet\u00e9 de lumi\u00e8re en mon esprit, et d\u00e8s l&rsquo;abord tellement dissip\u00e9 les t\u00e9n\u00e8bres, qu&rsquo;\u00e0 la lueur de ce flambeau je vois plus exactement en moi ce qu&rsquo;on n&rsquo;y peut voir des yeux, et que je suis plus persuad\u00e9 que je poss\u00e8de ce qui ne se touche pas, que je ne l&rsquo;ai jamais \u00e9t\u00e9 dp poss\u00e9der un corps.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Cette chaleur me pla\u00eet infiniment, quoiqu&rsquo;elle puisse d\u00e9plaire \u00e0 \u00c9pist\u00e9mon, qui, tant que vous ne lui aurez pas enlev\u00e9 son erreur, et que vous ne lui aurez pas mis sous les yeux une partie des choses que vous dites \u00eatre contenues dans ce principe, croira toujours, ou au moins craindra que le flambeau qui vous est offert ne soit semblable \u00e0 ces feux qui s&rsquo;\u00e9teignent et s&rsquo;\u00e9vanouissent d\u00e8s qu&rsquo;on s&rsquo;en approche, et qu&rsquo;ainsi vous ne retombiez dans vos premi\u00e8res t\u00e9n\u00e8bres, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans votre ancienne ignorance. Et certes ce seroit merveille que vous, qui n&rsquo;avez jamais \u00e9tudi\u00e9 ni ouvert les livres des philosophes, devinssiez tout d&rsquo;un coup savant \u00e0 si peu de frais. Aussi ne devons-nous pas nous \u00e9tonner qu&rsquo;Epist\u00e9mon juge de cette mani\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00c9PISTEMON\u00a0: Oui, je l&rsquo;avoue, j&rsquo;ai pris cela pour de l&rsquo;enthousiasme, et j&rsquo;ai cru que Polyandre, qui jamais n&rsquo;a m\u00e9dit\u00e9 sur les grandes v\u00e9rit\u00e9s qu&rsquo;enseigne la philosophie, \u00e9toit si transport\u00e9 de la d\u00e9couverte de la moindre d&rsquo;entre elles, qu&rsquo;il n&rsquo;a pu s&#8217;emp\u00eacher de vous le t\u00e9moigner par les \u00e9clats de sa joie. Mais ceux qui comme vous ont march\u00e9 longtemps dans ce chemin, et ont d\u00e9pens\u00e9 beaucoup d&rsquo;huile et de peine \u00e0 lire et relire les \u00e9crits des anciens, et \u00e0 d\u00e9brouiller et expliquer ce qu&rsquo;il y a de plus embarrass\u00e9 dans les philosophes, ne s&rsquo;\u00e9tonnent pas plus de cet enthousiasme et n&rsquo;en font pas plus de cas que du vain espoir qui saisit souvent en commen\u00e7ant les math\u00e9matiques, quand on n&rsquo;a fait encore que saluer le seuil du temple. A peine avez-vous donn\u00e9 \u00e0 ces novices la ligne et le cercle, et montr\u00e9 ce que c&rsquo;est qu&rsquo;une ligne droite et une ligne courbe, qu&rsquo;ils croient aussit\u00f4t qu&rsquo;ils vont trouver la quadrature du cercle et la duplication du cube. Mais nous avons tant de fois r\u00e9fut\u00e9 l&rsquo;opinion des pyrrhoniens,et eux-m\u00eames ont retir\u00e9 si peu de fruit de cette m\u00e9thode de philosopher, qu&rsquo;ils ont err\u00e9 toute leur vie et n&rsquo;ont pu sortir des doutes qu&rsquo;ils ont introduits dans la philosophie\u00a0; aussi paroissent-ils n&rsquo;avoir travaill\u00e9 que pour apprendre \u00e0 douter\u00a0: c&rsquo;est pourquoi, avec la permission de Polyandre, je douterai s&rsquo;il peut lui m\u00eame en tirer quelque chose de meilleur.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Je vois bien que vous vous adressez \u00e0 Polyandre pour m&rsquo;\u00e9pargner\u00a0; vos plaisanteries toutefois m&rsquo;attaquent \u00e9videmment\u00a0; mais laissons parler Polyandre, et apr\u00e8s cela nous verrons qui de nous rira le dernier.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Je le ferai volontiers\u00a0; aussi bien je crains que cette dispute ne s&rsquo;\u00e9chauffe entre vous deux, et que si vous reprenez les choses de trop haut, je finisse par n&rsquo;y plus rien comprendre. Je perdrois ainsi le fruit que je me promets en revenant sur mes premi\u00e8res \u00e9tudes. Je prie donc Epist\u00e9mon de me permettre de nourrir cet espoir, tant qu&rsquo;il plaira \u00e0 Eudoxe de me conduire par la main dans la route o\u00f9 il m&rsquo;a plac\u00e9.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Vous avez d\u00e9j\u00e0 bien reconnu, en vous consid\u00e9rant simplement comme doutant, que vous n&rsquo;\u00e9tiez pas corps, et que comme tel vous ne trouviez en vous aucune des parties qui constituent la machine humaine, c&rsquo;est-\u00e0-dire que vous n&rsquo;aviez ni bras, ni jambes, ni t\u00eate, ni yeux, ni oreilles, ni enfin aucun organe qui puisse servir \u00e0 un sens quel qu&rsquo;il soit. Mais voyez si de la m\u00eame mani\u00e8re vous ne pouvez pas rejeter toutes les choses que vous compreniez auparavant sous la description que vous avez donn\u00e9e de l&rsquo;id\u00e9e que vous aviez autrefois de l&rsquo;homme. Car, comme vous l&rsquo;avez judicieusement remarqu\u00e9, c&rsquo;a \u00e9t\u00e9 une heureuse erreur que celle que vous avez commise en d\u00e9passant les limites de ma question. Gr\u00e2ce \u00e0 elle en effet, vous pouvez parvenir \u00e0 la connoissance de ce que vous \u00eates, en \u00e9loignant et en rejetant tout ce que vous voyez clairement ne pas vous appartenir, et en admettant seulement ce qui vous appartient si n\u00e9cessairement, que vous en soyez aussi certain que de votre existence et de votre doute.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Je vous remercie de me remettre ainsi dans mon chemin\u00a0; je ne savois d\u00e9j\u00e0 plus o\u00f9 j&rsquo;en \u00e9tois. J&rsquo;ai dit d&rsquo;abord que j&rsquo;\u00e9tois un tout form\u00e9 de bras, de jambes, d&rsquo;une t\u00e8te, de toutes les parties qui composent le corps humain, en outre que je marche, que je me nourris, que je sens, que je pense. Il m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire, pour me consid\u00e9rer simplement tel que je me sais \u00eatre, de rejeter toutes ces parties ou tous ces membres qui constituent la machine humaine, c&rsquo;est-\u00e0-dire il a fallu que je me consid\u00e9rasse sans bras, sans jambes, sans t\u00e8te, eu un mot sans corps. Or, il est vrai que ce qui en moi doute, n&rsquo;est pas ce que nous disons \u00eatre notre corps\u00a0; donc il est vrai aussi que moi, en tant que je doute, je ne me nourris pas, je ne marche pas\u00a0; car aucune de ces deux choses ne peut se faire sans le corps. Il y a plus\u00a0; je ne peux pas m\u00eame affirmer que moi, en tant que je doute, je puisse sentir. Comme en effet les pieds servent pour marcher, ainsi les yeux pour voir, et les oreilles pour entendre. Mais comme je n&rsquo;ai aucun de ces organes, parce que je n&rsquo;ai pas de corps, je ne puis pas dire que je sente. Outre cela, j&rsquo;ai autrefois en r\u00eave cru sentir beaucoup de choses que je ne sentois pas r\u00e9ellement, et comme j&rsquo;ai r\u00e9solu de n&rsquo;admettre ici que ce qui est tellement vrai que je n&rsquo;en puisse douter, je ne puis dire que je sois quelque chose de sentant, c&rsquo;est-\u00e0-dire qui voie des yeux et entende des oreilles. Il pourroit se faire en effet que je crusse sentir, quoiqu&rsquo;il ne se pass\u00e2t aucune de ces choses.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Je ne peux m&#8217;emp\u00e8cher de vous arr\u00eater ici, non pour vous d\u00e9tourner du chemin, mais pour vous encourager, et vous faire examiner ce que peut faire le bon sens, pourvu qu&rsquo;il soit bien dirig\u00e9. En effet, dans tout ceci y a-t-il rien qui ne soit exact, qui ne soit l\u00e9gitimement conclu, ni bien d\u00e9duit de ce qui pr\u00e9c\u00e8de\u00a0? Or, tout cela se dit et se fait sans logique, sans r\u00e8gle, sans formule d&rsquo;argumentation, avec la seule lumi\u00e8re de la raison et avec un sens droit, qui, agissant seul et par lui-m\u00eame, est moins expos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;erreur que quand il cherche avec inqui\u00e9tude \u00e0 suivre mille routes diverses, que l&rsquo;art et la paresse humaine ont trouv\u00e9es, moins pour le perfectionner que pour le corrompre. \u00c9pist\u00e9mon m\u00eame paroit ici de notre avis\u00a0; en effet, en ne disant rien, il donne \u00e0 entendre qu&rsquo;il approuve ce que nous avons dit. Continuez donc, Polyandre, et montrez-lui jusqu&rsquo;o\u00f9 le bon sens peut aller, et en m\u00eame temps quelles cons\u00e9quences on peut d\u00e9duire de notre principe.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: De tous les attributs que je m&rsquo;\u00e9tois donn\u00e9s, il n&rsquo;en reste plus qu&rsquo;un \u00e0 examiner, c&rsquo;est la pens\u00e9e\u00a0; et je vois que c&rsquo;est le seul que je ne puisse s\u00e9parer de moi-m\u00eame. Car s&rsquo;il est vrai que je doute, ce dont je ne puis douter, il est \u00e9galement vrai que je pense\u00a0; car qu&rsquo;est-ce que douter, si ce n&rsquo;est penser d&rsquo;une certaine mani\u00e8re\u00a0? et de fait, si je ne pensois pas, je ne pourrais savoir si je doute, ni si j&rsquo;existe. Je suis cependant, et je sais que je suis, et je le sais parce que je doute, c&rsquo;est-\u00e0-dire parce que je pense. Il y a mieux, il se pourrait faire que si je cessois un instant de penser, je cessasse en m\u00eame temps d&rsquo;\u00eatre. Aussi la seule chose que je ne puis s\u00e9parer de moi, que je sais certainement \u00eatre moi, et que je puis maintenant affirmer sans crainte de me tromper, cette seule chose, dis-je, c&rsquo;est que je suis quelque chose de pensant.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Que vous semble, \u00c9pist\u00e9mon, de ce que vient de dire Polyandre\u00a0? Trouvez-vous dans son raisonnement quelque chose qui cloche, ou qui ne soit pas cons\u00e9quent\u00a0? Auriez-vous cru qu&rsquo;un homme illettr\u00e9 et qui n&rsquo;avoit jamais \u00e9tudi\u00e9 d\u00fbt raisonner si bien, et suivre ses id\u00e9es avec tant de rigueur\u00a0? Ici, si je ne me trompe, il faut que vous commenciez \u00e0 voir que celui qui saura se servir convenablement du doute, pourra en d\u00e9duire des connoissances tr\u00e8s certaines, il y a mieux, plus certaines et plus utiles que celles qu&rsquo;on d\u00e9rive de ce grand principe que nous \u00e9tablissons ordinairement comme la base ou le centre auquel tous les autres principes se ram\u00e8nent et aboutissent, <em>il est impossible qu&rsquo;une seule et m\u00eame chose soit et ne soit pas<\/em>. J&rsquo;aurai peut-\u00eatre occasion de vous en d\u00e9montrer l&rsquo;utilit\u00e9. Mais n&rsquo;interrompons pas le discours de Polyandre, et ne nous \u00e9cartons pas de notre sujet\u00a0; et vous, voyez si vous n&rsquo;avez pas quelque chose \u00e0 dire ou quelque objection \u00e0 faire.<\/p>\n<p>EPISTEMON\u00a0: Puisque vous me prenez \u00e0 partie, et que m\u00eame vous me piquez, je vais vous montrer ce que peut la logique irrit\u00e9e, et en m\u00eame temps j&rsquo;\u00e9l\u00e8verai des embarras et des obstacles tels, que non seulement Polyandre, mais encore vous-m\u00eame aurez bien de la peine \u00e0 vous en tirer. N&rsquo;allons donc pas plus loin, mais arr\u00eatons-nous ici, et examinons s\u00e9v\u00e8rement vos principes et vos cons\u00e9quences. En effet, avec le secours de la vraie logique, d&rsquo;apr\u00e8s vos principes m\u00eames, je d\u00e9montrerai que tout ce qu&rsquo;a dit Polyandre ne repose pas sur un fondement l\u00e9gitime, et ne conclut rien. Vous dites que vous \u00eates, et que vous savez que vous \u00eates, que vous le savez parce que vous doutez et parce que vous pensez. Mais savez-vous ce que c&rsquo;est que douter, ce que c&rsquo;est que penser\u00a0? Et, comme vous ne vouiez rien admettre dont vous ne soyez certain, et que vous ne connoissiez parfaitement, comment pouvez-vous \u00eatre certain que vous \u00eates, en partant de donn\u00e9es si obscures et cons\u00e9quemment si peu certaines\u00a0? Il auroit donc fallu d&rsquo;abord apprendre \u00e0 Polyandre ce que c&rsquo;est que le doute, ce que c&rsquo;est que la pens\u00e9e, ce que c&rsquo;est que l&rsquo;existence, afin que son raisonnement put avoir la force d&rsquo;une d\u00e9monstration, et qu&rsquo;il put d&rsquo;abord se comprendre lui-m\u00eame, avant de se donner \u00e0 comprendre aux autres.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Cela passe ma port\u00e9e, aussi j&rsquo;abandonne la partie, vous laissant d\u00e9brouiller ce n\u0153ud avec \u00c9pist\u00e9mon.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Cette fois je m&rsquo;en charge avec plaisir, mais \u00e0 cette condition que vous serez juge de notre diff\u00e9rent\u00a0; car je n&rsquo;ose pas esp\u00e9rer qu&rsquo;\u00c9pist\u00e9mon se rende \u00e0 mes raisons. Celui qui, comme lui, est plein d&rsquo;opinions toutes faites et pr\u00e9venu de cent pr\u00e9jug\u00e9s, peut difficilement se livrer \u00e0 la seule lumi\u00e8re de la nature\u00a0; il s&rsquo;est depuis longtemps accoutum\u00e9 \u00e0 c\u00e9der \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 pr\u00eater l&rsquo;oreille \u00e0 la voix de sa propre raison. Il aime mieux interroger les autres, peser ce qu&rsquo;ont \u00e9crit les anciens, que de se consulter lui-m\u00eame sur le jugement qu&rsquo;il doit porter\u00a0; et comme d\u00e8s son enfance il a pris pour la raison ce qui n&rsquo;\u00e9toit appuy\u00e9 que sur l&rsquo;autorit\u00e9 des pr\u00e9ceptes, maintenant il donne son autorit\u00e9 pour une raison, et il veut se faire payer par les autres le tribut qu&rsquo;autrefois il a pay\u00e9 aux autres. Mais j&rsquo;aurai lieu d&rsquo;\u00eatre content, et je croirai avoir suffisamment r\u00e9pondu aux objections que vous a propos\u00e9es \u00c9pist\u00e9mon, si vous donnez votre assentiment \u00e0 ce que je dirai, et si votre raison vous en convainc.<\/p>\n<p>\u00c9PIST\u00c9MON\u00a0: Je ne suis pas si rebelle ni si difficile \u00e0 persuader, et l&rsquo;on n&rsquo;a pas tant de peine \u00e0 me satisfaire que vous le pensez. Bien plus, quoique j&rsquo;aie des raisons pour me d\u00e9fier de Polyandre, je d\u00e9sire volontiers remettre notre proc\u00e8s \u00e0 son arbitrage\u00a0; et aussit\u00f4t qu&rsquo;il vous donnera les mains, je vous promets de m&rsquo;avouer vaincu. Mais il faut qu&rsquo;il se garde de se laisser tromper et de tomber dans l&rsquo;erreur qu&rsquo;il reproche aux autres, c&rsquo;est-\u00e0-dire de prendre pour un motif de persuasion l&rsquo;estime qu&rsquo;il a con\u00e7ue pour vous.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: S&rsquo;il venoit \u00e0 s&rsquo;appuyer sur un si foible fondement, il entendrait mal ses int\u00e9r\u00eats, et je promets qu&rsquo;il y prendra garde. Mais revenons \u00e0 notre sujet. Je suis bien de votre avis, \u00c9pist\u00e9mon, qu&rsquo;il faut savoir ce que c&rsquo;est que le doute, ce que c&rsquo;est que la pens\u00e9e, avant d&rsquo;\u00eatre pleinement convaincu de la v\u00e9rit\u00e9 de ce raisonnement, <em>Je doute, donc Je suis<\/em> ou, ce qui revient au m\u00eame, <em>Je pense, donc je suis<\/em>. Mais n&rsquo;allez pas vous imaginer qu&rsquo;il faille, pour le savoir, faire violence \u00e0 notre esprit, et le mettre \u00e0 la torture pour connoitre <em>le genre le plus proche<\/em>, et <em>la diff\u00e9rence essentielle<\/em> et en composer une d\u00e9finition en r\u00e8gle. Il faut laisser tout cela \u00e0 celui qui veut faire le professeur, ou disputer dans les \u00e9coles. Mais quiconque veut examiner les choses par lui-m\u00eame, et en juger selon qu&rsquo;il les con\u00e7oit, ne peut \u00eatre assez priv\u00e9 d&rsquo;esprit pour ne pas voir clairement, toutes les fois qu&rsquo;il voudra y faire attention, ce que c&rsquo;est que le doute, la pens\u00e9e, l&rsquo;existence, et pour avoir besoin d&rsquo;en apprendre les distinctions. En outre, il est des choses que nous rendons plus obscures, en voulant les d\u00e9finir, parce que, comme elles sont tr\u00e8s simples et tr\u00e8s claires, nous ne pouvons pas les savoir et les comprendre mieux que par elles-m\u00eames. Il y a plus, il faut mettre au nombre des principales erreurs qui peuvent \u00eatre commises dans les sciences, l&rsquo;opinion de ceux qui veulent d\u00e9finir ce qu&rsquo;on ne peut que concevoir, et distinguer ce qui est clair d&rsquo;avec ce qui est obscur, et qui en m\u00eame temps ne peuvent discerner ce qui pour \u00eatre connu exige et m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre d\u00e9fini de ce qui peut \u00eatre parfaitement connu par soi-m\u00eame. Or, au nombre des choses qui sont en elles-m\u00eames aussi claires, et peuvent \u00eatre connues par elles-m\u00eames, il faut mettre le doute, la pens\u00e9e, l&rsquo;existence.<\/p>\n<p>Je ne pense pas qu&rsquo;il ait jamais exist\u00e9 quelqu&rsquo;un d&rsquo;assez stupide pour avoir eu besoin d&rsquo;apprendre ce que c&rsquo;est que l&rsquo;existence avant de pouvoir conclure et affirmer qui il est\u00a0; il en est de m\u00eame de la pens\u00e9e et du doute. J&rsquo;ajoute m\u00eame qu&rsquo;il ne peut se faire qu&rsquo;on apprenne ces choses autrement que de soi-m\u00eame, et qu&rsquo;on en soit persuad\u00e9 autrement que par sa propre exp\u00e9rience, et par cette conscience et ce t\u00e9moignage int\u00e9rieur que chacun trouve en lui-m\u00eame quand il examine les choses. En vain nous d\u00e9finirions ce que c&rsquo;est que le blanc pour le faire comprendre \u00e0 celui qui ne verrait absolument rien, tandis que pour le connoitre il ne faut qu&rsquo;ouvrir les yeux et voir du blanc\u00a0; de m\u00eame, pour conno\u00eetre ce qu&rsquo;est le doute et ce qu&rsquo;est la pens\u00e9e, il faut seulement douter et penser. Cela nous apprend tout ce que nous pouvons en savoir, et nous en dit plus que les d\u00e9finitions m\u00eame les plus exactes. Il est donc vrai que Polyandre a d\u00fb conno\u00eetre ces choses avant de pouvoir tirer les conclusions qu&rsquo;il a avanc\u00e9es\u00a0; mais, puisque nous l&rsquo;avons choisi pour juge, demandons-lui s&rsquo;il a jamais ignor\u00e9 ce que c&rsquo;est.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Certes j&rsquo;avoue que c&rsquo;est avec le plus grand plaisir que je vous ai entendu discuter sur une chose que vous n&rsquo;avez pu savoir que de moi, et ce n&rsquo;est pas sans quelque joie que je vois, du moins en cette occasion , qu&rsquo;il faut, moi, me reconno\u00eetre pour votre ma\u00eetre, et vous, vous reconnoitre pour mes disciples. Aussi, pour vous \u00f4ter tous deux de peine, et r\u00e9soudre promptement votre difficult\u00e9 (on dit en effet d&rsquo;une chose qu&rsquo;elle est promptement faite lorsqu&rsquo;elle arrive avant d&rsquo;\u00eatre esp\u00e9r\u00e9e et attendue), je puis affirmer pour certain que je n&rsquo;ai jamais dout\u00e9 de ce qu&rsquo;est le doute, quoique je n&rsquo;aie commenc\u00e9 \u00e0 le conno\u00eetre, ou plut\u00f4t \u00e0 y penser, qu&rsquo;au moment o\u00f9 Epist\u00e9mon a voulu le mettre en doute. Vous ne m&rsquo;avez pas plus t\u00f4t montr\u00e9 le peu de certitude que nous avons de l&rsquo;existence des choses qui ne nous sont connues que par le t\u00e9moignage des sens, que j&rsquo;ai commenc\u00e9 d&rsquo;en douter, et cela m&rsquo;a suffi pour me faire connoitre le doute et en m\u00eame temps la certitude, de telle sorte que je puis affirmer qu&rsquo;aussit\u00f4t que j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 douter, j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 conno\u00eetre avec certitude\u00a0; mais mon doute et ma certitude ne se rapportaient pas aux m\u00eames objets\u00a0: mon doute ne regardoit que les choses qui existoient hors de moi, ma certitude regardoit moi et mon doute. Eudoxe disoit donc vrai quand il avan\u00e7oit qu&rsquo;il est des choses que nous ne pouvons apprendre sans les voir\u00a0; de m\u00eame, pour apprendre ce qu&rsquo;est le doute, ce qu&rsquo;est la pens\u00e9e, il ne faut que penser et douter soi-m\u00eame. Il en est ainsi de l&rsquo;existence\u00a0: il ne faut que savoir ce qu&rsquo;on entend par ce mot\u00a0; on sait tout aussit\u00f4t ce que c&rsquo;est, autant du moins qu&rsquo;on peut le savoir, et il n&rsquo;est pas ici besoin d&rsquo;une d\u00e9finition qui embrouilleroit plut\u00f4t qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9clairciroit la chose.<\/p>\n<p>\u00c9PISTEMON\u00a0: Puisque Polyandre est content, je donne aussi mon assentiment, et je ne pousserai pas la dispute plus loin. Cependant je ne vois pas que depuis deux heures que nous sommes ici et que nous raisonnons, il ait beaucoup avanc\u00e9. Tout ce que Polyandre a appris \u00e0 l&rsquo;aide de cette belle m\u00e9thode que vous vantez tant, consiste tout simplement en ce qu&rsquo;il doute, en ce qu&rsquo;il pense, et en ce qu&rsquo;il est quelque chose de pensant. Belle connoissance, en v\u00e9rit\u00e9\u00a0! Voil\u00e0 bien des paroles pour peu de choses\u00a0! on e\u00fbt pu en dire autant en quatre mots, et nous y eussions donn\u00e9 tous notre assentiment. Quant \u00e0 moi, s&rsquo;il me falloit employer autant de paroles et de temps pour apprendre une chose d&rsquo;une aussi petite importance, j&rsquo;avoue que je ne m&rsquo;y r\u00e9signerais qu&rsquo;avec peine. Nos ma\u00eetres nous en disent beaucoup plus\u00a0; ils sont bien plus confiants\u00a0: il n&rsquo;est rien qui les arr\u00eate\u00a0; ils prennent tout sur eux et d\u00e9cident de tout. Rien ne les d\u00e9tourne de leur dessein, rien ne les \u00e9tonne, quoi qu&rsquo;il arrive\u00a0; lorsqu&rsquo;ils se sentent trop press\u00e9s, une \u00e9quivoque ou le distinguo les sauvent de tout embarras. Bien plus, soyez certain que leur m\u00e9thode sera toujours pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e \u00e0 la v\u00f4tre, qui doute de tout, et qui craint tellement de broncher, qu&rsquo;en pi\u00e9tinant sans cesse elle n&rsquo;avance jamais.<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Je n&rsquo;ai jamais eu dessein de prescrire \u00e0 quelque homme que ce f\u00fbt la m\u00e9thode qu&rsquo;il doit suivre dans la recherche de la v\u00e9rit\u00e9, mais seulement d&rsquo;exposer celle dont je me suis servi, afin que, si on la trouve mauvaise, on la repousse\u00a0; si on la trouve bonne et utile, d&rsquo;autres s&rsquo;en servent aussi\u00a0; et j&rsquo;ai toujours laiss\u00e9 au jugement de chacun libert\u00e9 enti\u00e8re de la rejeter ou de l&rsquo;admettre. Si l&rsquo;on dit maintenant qu&rsquo;elle m&rsquo;a peu avanc\u00e9, c&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;en d\u00e9cider\u00a0; et je suis certain, pour peu que vous continuiez de me pr\u00eater votre attention, que vous avouerez vous-m\u00eames que nous ne pouvons pas prendre trop de pr\u00e9caution pour \u00e9tablir nos bases, et qu&rsquo;une fois qu&rsquo;elles seront bien fix\u00e9es nous pousserons les cons\u00e9quences plus loin et avec beaucoup plus de facilit\u00e9 que nous n&rsquo;eussions os\u00e9 nous le promettre\u00a0; de telle sorte que je pense que toutes les erreurs qui arrivent dans les sciences viennent de ce que nous avons en commen\u00e7ant port\u00e9 des jugements trop pr\u00e9cipit\u00e9s, en admettant comme principes des choses obscures, et dont nous n&rsquo;avions aucune notion claire et distincte. C&rsquo;est l\u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 qui prouve le peu de progr\u00e8s que nous avons faits dans les sciences dont les principes sont certains et connus de tous\u00a0; car au contraire, dans les autres, dont les principes sont obscurs ou incertains, ceux qui voudront sinc\u00e8rement \u00e9noncer leur pens\u00e9e seront forc\u00e9s d&rsquo;avouer qu&rsquo;apr\u00e8s y avoir employ\u00e9 beaucoup de temps et lu beaucoup de gros volumes, ils reconnoissent qu&rsquo;ils ne savent rien et n&rsquo;ont rien appris. Qu&rsquo;il ne vous paroisse donc pas \u00e9tonnant, mon cher \u00c9pist\u00e9mon, si, voulant conduire Polyandre dans la voie plus s\u00fbre qui m&rsquo;a men\u00e9 \u00e0 la connoissance, je sois tellement soigneux et tellement exact que je ne tienne pour vrai que ce dont je suis certain, savoir les propositions suivantes, <em>Je suis, Je pense, Je suis une chose pensante<\/em>.<\/p>\n<p>\u00c9PISTEMON\u00a0: Vous me paroissez ressembler \u00e0 ces auteurs qui retombent toujours sur leurs pieds, tant vous revenez sans cesse \u00e0 votre principe, cependant si vous allez de ce pas vous n&rsquo;irez ni loin, ni vite. Comment, en effet, trouverez-vous toujours des v\u00e9rit\u00e9s dont vous soyez aussi certain que de votre existence\u00a0?<\/p>\n<p>EUDOXE\u00a0: Cela n&rsquo;est pas si difficile que vous le pensez\u00a0; car toutes les v\u00e9rit\u00e9s se suivent l&rsquo;une l&rsquo;autre, et sont unies par un lien commun\u00a0; tout le secret consiste seulement \u00e0 commencer par les premi\u00e8res et les plus simples, et \u00e0 s&rsquo;\u00e9lever peu \u00e0 peu, et comme par degr\u00e9s, aux plus \u00e9loign\u00e9es et aux plus compos\u00e9es. Maintenant, qui doutera que ce que j&rsquo;ai pos\u00e9 comme principe ne soit la premi\u00e8re des choses que nous puissions connoitre avec quelque m\u00e9thode\u00a0? Il est constant que nous ne pouvons en douter, quand m\u00eame nous douterions de toutes les autres choses qui sont dans le monde. Comme donc nous sommes certains d&rsquo;avoir bien commenc\u00e9, pour ne pas nous tromper dans la suite, il faut donner tous nos soins, et c&rsquo;est en effet ce que nous faisons, \u00e0 n&rsquo;admettre comme vrai que ce qui n&rsquo;est pas sujet au moindre doute. Dans ce dessein, selon moi, il faut que nous laissions parler Polyandre\u00a0; comme il ne suit en effet d&rsquo;autre marche que le sens commun, et que sa raison n&rsquo;est corrompue par aucun pr\u00e9jug\u00e9, il est difficile qu&rsquo;il soit tromp\u00e9, ou au moins il s&rsquo;en apercevroit facilement, et reviendrait sans peine dans le droit chemin. Ecoutons-le donc parler, et d\u00e9velopper les choses qu&rsquo;il dit lui-m\u00eame \u00eatre contenues dans notre principe.<\/p>\n<p>POLYANDRE\u00a0: Il y a tant de choses contenues dans l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un \u00eatre pensant, qu&rsquo;il nous faudrait des jours entiers pour les d\u00e9velopper. Nous ne traiterons que des principales, et de celles qui peuvent en rendre la notion plus claire, et qui emp\u00eachent qu&rsquo;on ne la confonde avec ce qui n&rsquo;a pas de rapport avec elle. J&rsquo;entends par \u00eatre pensant&#8230; (<em>Le reste manque<\/em>.)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[ Ceci vient en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la premi\u00e8re partie du 13\u00e8me cours de Miller.] RECHERCHE DE LA V\u00c9RIT\u00c9 PAR LES LUMI\u00c8RES NATURELLES QUI, A ELLES SEULES, ET SANS LE SECOURS DE LA RELIGION ET DE LA PHILOSOPHIE, D\u00c9TERMINENT LES OPINIONS &hellip; <a href=\"https:\/\/disparates.org\/lun\/2011\/05\/recherche-de-la-verite-par-les-lumieres-naturelles\/\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"aside","meta":{"spay_email":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false},"categories":[6],"tags":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p2zPSJ-r3","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack-related-posts":[{"id":844,"url":"https:\/\/disparates.org\/lun\/2011\/03\/la-science-et-la-verite-ecrits-p-870-871\/","url_meta":{"origin":1677,"position":0},"title":"Lacan, \"La science et la v\u00e9rit\u00e9\", Ecrits, p. 870-871","date":"11 mars 2011","format":"aside","excerpt":"Cet extrait des \u00c9crits vient en compl\u00e9ment de lecture de mes notes du cours 6 - \"Comment m\u00e9conna\u00eetre que l\u00e0 il \u00e9voque bien la 'Chose qui parle', mais cette fois c'est pour la r\u00e9cuser.\" \"Vous voyez le programme qui ici se dessine. 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