X. Itinéraire et itération de Lacan // imaginaire → symbolique → réel– 6 avril

Nous terminons aujourd’hui une première période de ce cours qui reprendra le premier mercredi du mois de mai.

Voici longtemps que je lis Lacan et c’est d’ailleurs cette lecture qui m’a conduit à pratiquer la psychanalyse. D’abord à faire une cure, et ensuite, moi-même, à la pratiquer.  Bien sûr il y a d’autres déterminations qui sont entrées en jeu, mais, d’où je vois la chose maintenant, c’est tout de même la lecture de Lacan qui a été ce qui ma donné mon impulsion.

Et, il y a un itinéraire de Lacan, c’est la même racine que le mot « itération »  dont j’ai fait usage. Mais, cet itinéraire n’a pas été une simple itération, de la part de Lacan. Il n’a pas répété le même. Encore que,  sous un autre angle, on pourrait le dire. Il a toujours en définitive visé, dans un vocabulaire différent, dans divers cadres conceptuels, il a toujours visé le même, le point exquis de la psychanalyse. Cet itinéraire de Lacan, celui de sa pensée, pour autant que nous en avons le témoignage, la trace dans ses propos et dans ses écrits, il m’est arrivé de le scander de 3 moments :

  • Le premier, M1, se déplaçant dans le registre de l’imaginaire.
  • Le second, M2, donnant la primauté au symbolique dans le ternaire, alors seulement conçu, de RSI, réel-symbolique-imaginaire, qu’il a introduit dans une conférence qui précède son écrit qu’il considérait comme inaugural, « Fonction et champ de la parole et du langage ».
  • Et troisièmement, le dernier moment est orienté par la catégorie du réel.

J’ai perçu cette tripartition il y a déjà longtemps et, à la reconsidérer aujourd’hui, elle me paraît tout à fait valide.

1 → 2  → 3

Le premier moment, c’est celui que Lacan considère comme le temps de ses antécédents, sa préhistoire (de son enseignement). Et il vous suffit d’aller au dernier des textes de cette période, tels qu’ils sont réunis dans le recueil des Écrits, à savoir celui qui est intitulé « PROPOS SUR LA CAUSALITÉ PSYCHIQUE« , pour vérifier qu’en effet son abord de la psychanalyse est tout entier du registre imaginaire. Dans ce recueil , C’est le dernier texte de la période, en dépit de la chronologie, c’est un texte de 1946 et Lacan  recueille avant des textes antérieurs et postérieurs, il faut donc croire qu’il donne à ce texte une valeur singulière, et qui est précisément celle de mettre en valeur que tout alors pour lui se tient dans le registre imaginaire, et en particulier la causalité qui est en jeu, à la fois dans la psychanalyse et dans la constitution même de ce qu’il appelle encore le psychisme. Voyez la partie trois de ce texte, qui commence page 178 et qui s’intitule « Les effets psychiques du mode imaginaire ».  À le relire, alors que je l’ai déjà commenté, et pas qu’une fois, je suis frappé par cette combinaison d’un appel à l’éthologie animale –  la maturation de la cigogne, le comportement social du criquet pèlerin-, avec un sartrisme d’époque, l’implication de ce que Jean-Paul Sartre à cette date appelait « le choix originaire », et dont il avait donné un exemple mémorable dans une petite monographie sur Baudelaire. Il n’y vraiment que Lacan pour marier ainsi la référence animale à la postulation la plus échevelée à la liberté absolue de ce que tous les deux, Sartre et lui, appelaient à l’époque, la « réalité humaine ».

Le second moment, c’est, ce qu’on appelle l’enseignement et ce qu’on a retenu à ce sujet.

Alors que le troisième, c’est vraiment l’envers du lacanisme. J’ai appelé ça le dernier et le tout dernier enseignement. Là, Lacan, sort de Lacan. Il démontre qu’il n’est pas prisonnier de son propre enseignement. Et, il accomplit une tâche qui aurait pu revenir à ses critiques les plus acerbes. C’est dire qu’il met à l’épreuve ses propres prémisses. Et ce que je peux, il me semble, aujourd’hui préciser, c’est quand ça commence. Ce passage à l’envers. Il me semble que ça commence avec sa profération « YAD’LUN ». Avec la suprématie de l’Un du signifiant comme existant.

1 → 2

Et donc, si aujourd’hui j’avais à résumer l’itinéraire de Lacan, je pourrais dire qu’il va de l’ontologie à l’hénologie. De l’être à l’Un. Et que l’angle qu’on peut prendre sur la pratique analytique varie singulièrement selon qu’on l’ordonne à l’être ou à l’Un.

Pourtant, j’ai dit aussi que je considérais encore ma tripartition comme valide. Et donc, j’ai à me demander comment on passe ainsi de trois scansions à deux. Eh bien, on peut y passer parce que M1 et M2 relèvent tous les deux de la perspective ontologique. Et c’est seulement avec le moment du réel que Lacan l’abandonne, la relativise, son ontologie.

M1

Dès M1 – j’ai relu dans cette perspective les textes afférents -, il est évident que Lacan fait référence à l’être et qu’il est déjà pleinement hégelien dans son moment imaginaire. Dès l’abord, Lacan a pensé la psychanalyse en termes dialectiques, et précisément la fonction du désir sous les espèces qu’avait dégagé son maître Kojève, le bien connu aujourd’hui « désir de faire reconnaître son désir ».  Et c’est dans ce cadre qu’il lit Freud. On peut vraiment dire qu’il lit Freud avec Hegel. Comme il parlera plus tard de lire Kant avec Sade. Comme instrument. C’est-à-dire qu’il injecte dans l’élaboration de Freud un élément qui n’y figure nullement : le désir comme désir de faire reconnaître son désir. Ce qui est déjà établir le désir comme désir de l’Autre. Et ce qui est installer d’emblée le sujet dans la médiation. Le vouer à la médiation. Et par là, le vouer à la dialectique. Cette dialectique est celle de l’être de l’homme, il emploie cette expression, et la médiation par laquelle elle passe ouvre sur, émerge dans une synthèse, une synthèse qui est celle, hégélienne, de la particularité et de l’universel.

fin d’analyse en M1

De telle sorte que Lacan peut définir  alors la fin d’une analyse comme l’universalisation par l’homme de sa particularité. Cette universalisation comporte qu’il reconnaisse ce qui dans sa particularité est mensonge dont seul l’universel donne la vérité.

Dans ce cadre conceptuel hégélien, la particularité a son nom freudien. C’est le narcissisme. Et donc lisant Freud avec Hegel, Lacan est amené à concevoir la fin de l’analyse comme une  traversée du narcissisme, en tant que ce rapport foncier à l’image de soi fait écran à l’universel, où il n’y a pas, où il n’y a plus moi tout seul avec mon image, mais où il y a tous, ou chacun. Et donc la fin de l’analyse, c’est, en somme : Comment puis-je être compatible avec les autres ? et par là avec l’ordre du monde ? Sans renoncer à ma particularité, mais tout de même en la transformant, en la modelant.

Il y a aussi, un autre obstacle à surmonter dans la particularité du narcissisme, c’est qu’il est au fond défini alors par Lacan comme mortifère, et en référence au mythe de Narcisse qui, captivé par son image, bascule dans l’eau et s’y noie. C’est ce que Lacan souligne d’un rapport foncier de l’image à la tendance suicide, et où il articule la pulsion de mort freudienne à l’imaginaire. Derrière le narcissisme il y a la mort.

Donc, il y a quelque chose à traverser aussi de la mort, pour franchir le narcissisme.

Dans ce cadre-là,  la fonction de la répétition peut être par lui qualifiée, voyez page 187 – au point où nous en sommes, où Lacan nous a amenés, ça nous laisse rêveurs, nous fait sourire – de libératoire. Déjà Lacan avait repéré le Fort-Da dans l’Au-delà du principe du plaisir, mais il considérait que dans ce jeu l’enfant se libérait de tout lien avec la matérialité de l’objet qu’il perd par la séparation, par le sevrage. Que la répétition signifiante était idéalisante. Et c’est ainsi qu’il analyse ce qu’il repère en effet comme le caractère itératif du jeu infantile. Il a valeur de libération. C’est une liberté de maître. L’enfant est supposé maîtriser sa perte en la jouant, en la dématérialisant, en la convertissant en semblants.

M2

Alors, ensuite en effet nous avons M 2, le moment que Lacan a si fort accentué comme étant celui où « Je commence, pour de vrai », et qu’il assigné à son « RAPPORT DE ROME« , sur langage et parole (« Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », 1956). Et en effet, c’est le premier écrit où Lacan affirme la primauté du symbolique et donc nie celle de l’imaginaire. Il surclasse l’imaginaire par le symbolique, il attribue au symbolique la causalité en jeu. Et par là même, il met en question le sujet à proprement parler, il en crée le nom, c’est-à-dire que à côté du Moi dont l’instance répond au narcissisme, il inscrit le sujet, comme sujet de la parole, sujet du langage, sujet de l’inconscient – auquel il donnera plus tard le symbole Sbarré.

Ceci, commence en effet M2 et bien des fois j’ai accentué ce moment, sa valeur de scansion.

Mais, ce qui me frappe davantage aujourd’hui c’est la continuité entre M1 et M2. Et en particulier la permanence du cadre hégélien dans lequel Lacan saisit à  la fois l’œuvre de Freud et l’expérience de la psychanalyse. D’abord, cette novation que constitue la primauté du symbolique, n’empêche pas que le pouvoir est entièrement préservé de la dialectique et d’une dialectique foncièrement trans-individuelle qui débouche sur l’universel.

fin d’analyse en M2 (1)

De telle sorte que  la fin de l’analyse continue d’être pensée comme universalisation. Et, en particulier dans le « Rapport de Rome », Lacan peut écrire qu’à la fin de l’analyse la satisfaction du sujet trouve à se réaliser dans la satisfaction de chacun. Vraiment, c’est vraiment énorme, c’est vraiment supposer une satisfaction absolue, à côté du savoir absolu, une satisfaction absolue d’une merveilleuse harmonie de chacun avec chacun. On voit bien que là, Lacan n’a pas encore focalisé sur la chacune, si je puis dire – c’est une certaine objection, c’est une certaine difficulté  à l’universalisation de la satisfaction. Alors, il limite ses ambitions, il n’emporte pas l’humanité dans son rêve d’harmonie, il importe seulement tous ceux « que la satisfaction du sujet associe dans une œuvre humaine ». Je dois dire que, tout en étant plus limité, ça reste quand même très perplexifiant. On n’aperçoit pas exactement que ceux qui s’associent dans une œuvre humaine, que ce soit une école ou un parti,  brillent par la compatibilité de leur satisfaction. Et, à l’horizon il y a,  p. 321, l’idée de rejoindre « la subjectivité de l’époque » .

C’est vrai qu’à époque où Lacan écrivait, il y avait encore une « subjectivité de l’époque ». L’époque formait encore un monde un peu ordonné. Aujourd’hui on ne pourrait plus écrire au singulier « la subjectivité de l’époque ». On aperçoit qu’au contraire l’époque est subjectivée de façon singulièrement compétitive et conflictuelle, jusqu’à ce qu’on a appelé le conflit des civilisations. Mais Lacan écrit à une époque qui, pour commencer à devenir post-coloniale, est quand même fortement marquée par le rêve d’Empire. D’ailleurs Lacan avait, il a l’écrit, le plus grand respect pour la formation des Empires, qui rendent apparemment compatibles précisément des satisfactions hétérogènes. Des cultures qui organisent des cultures, des langues, des religions  différentes. Il annonçait d’ailleurs qu’il viendrait le temps où on les regretterait, ces empires. On constate que l’époque post-impériale effectivement inhibe la formation d’une subjectivité de l’époque.

Donc, premièrement, disais-je, le pouvoir est préservé de la dialectique, et deuxièmement, sur le chemin de l’universalité, on continue de rencontrer la mort. En tant que le dépassement de la particularité, de la particularité narcissique, passe par ce qu’on pourrait appeler une mort du sujet. Après quoi, on espère qu’elle soit relevée par l’Aufhebung hégélien et qu’elle se surmonte dans l’universalité. La particularité périt pour que surgisse l’accès à l’universalité.

Et alors Lacan, pour continuer à indexer sa pensé de noms de philosophes, est en même temps attiré par la version heideggérienne de la mort. Celle que comporte le concept de être-pour-la-mort. Et, la mort heideggérienne, telle qu’elle est définie dans l’ouvrage Sein und Zeit auquel Lacan se réfère, cette mort ne se laisse pas relever dans aucune universalité, c’est une mort solitaire et définitive. C’est une mort de pure finitude, sans le rêve d’infinitude et d’absoluité qu’elle comporte  chez Hegel. Et, avec l’audace conceptuelle que nous lui connaissons, ça n’arrête pas Lacan que d’un côté se référer à un philosophe qui rêve d’une synthèse de la particularité et de l’universalité, et de l’autre à un philosophe pour qui cette synthèse est précisément impossible. Et Lacan donc de rêver que sous l’égide de l’analyse se  conjuguent, on se demande par quel miracle, le sujet du savoir absolu – Hegel -, avec l’homme du souci – Heidegger. Vraiment, le lacanisme, s’il n’eût été que ça serait un syncrétisme.

Ce qu’on observe, par la suite,  c’est disons une bascule heideggerienne de Lacan. C’est-à-dire que le thème de l’universalisation recule, alors que s’impose la vision de solitude essentielle du sujet. De telle sorte que la traversée du narcissisme qui continue d’être la boussole de Lacan concernant la fin de l’analyse, se traduit par la subjectivation de sa mort par l’analysant. C’est-à-dire, la fin de l’analyse ce serait d’accéder à l’être-pour-la-mort, d’accéder à la conception, à la conscience, à l’assomption de son statut d’être  comme être-pour-la-mort. Une fois dissipés les mirages imaginaires du narcissisme, le reste c’est la figure de la mort, la figure irreprésentable de la mort, comme seul maître que puisse se reconnaître un analyste. Dont l’opération ainsi se développerait sous  le regard de sa propre mort.  Et, toutes les harmoniques d’un certain pathétique sont alors mobilisés par Lacan. Ce pathétique dont le dernier Lacan aura horreur. Et qui, à la date où ces textes étaient écrits, faisait vibrer les résonances de la culture du moment.

Si on suit son itinéraire, on voit bien que ça va dans le sens d’une certaine dessiccation. Lorsque Lacan essaie d’articuler la fin de l’analyse au terme de son écrit de « La direction de la cure », au fond, on observe dans son discours une mutation de la mort en néant. L’au-delà du narcissisme perd le pathétique de la mort pour la sécheresse du terme « néant », ou du terme « manque ». Ça passe de la mort au manque, c’est là que peut dire Lacan, comme je l’ai expliqué la dernière fois, que l’interprétation pointe vers  « l’horizon déshabité de l’être ».

Et, les harmoniques qui auparavant étaient celles de la portée mortifère  du narcissisme, se convertissent dans les harmoniques, si je puis dire, du silence relatif à la parole – à savoir, dans la position d’un impossible à dire. Le dernier mot sur le désir est impossible à dire. Le désir est incompatible avec la parole. Voilà autant de déformations comme topologiques du même point que j’appellerais déjà d’ex-sistence, en l’écrivant comme Lacan l’écrivait en faisant valoir le « ex » de ex-sistence, un point qui subsiste « hors de », variation qui lui a été inspirée par Heidegger qui écrit « ek-sistence », avec « ek ».

Donc, on voit revenir le même point d’ex-sistence (au dessous), de la fin de l’analyse baptisé de noms différents et chaque fois plus sec, chaque fois plus formel. C’est dans la mesure où il y aurait un impossible à dire que l’interprétation se fait allusive, c’est-à-dire porte à côté de l’être, elle porte alors sur le par-être, avec un tiret, pour reprendre une écriture que Lacan a développé bien plus tard.

Donc tout cela, dans tout cet effort pour situer le point d’ex-sistence où se termine l’analyse, pas question encore de la jouissance.

C’est bien parce qu’elle est dans cette perspective exclue, que Lacan la fait revenir d’une façon sensationnelle avec son séminaire VII, l’Éthique de la psychanalyse.  On peut dire qu’après avoir élaboré les formations de l’inconscient, séminaire V, et avoir déduit la direction de la cure qu’elle comporte, séminaire VI sur le désir et son interprétation, c’est après ça que Lacan fait retour à la pulsion et s’oblige à repenser la pulsion freudienne. Dans la mesure où la pulsion, il ne l’a jamais inscrite au registre des formations de l’inconscient. Il  l‘a fait pour le symptôme, peu ou prou, m’enfin il l’a inscrit dans les formations de l’inconscient.

Mais la pulsion, il y a quelque chose dans la pulsion freudienne de trop puissant pour pouvoir être inscrit au registre de ces formations de l’inconscient. Alors, il faut bien dire que le trait le plus évident, mis à part le symptôme, c’est le  caractère fugitif – les rêves s’oublient, s’effacent, le lapsus fulgure, l’acte manqué trébuche, le mot d’esprit, c’est une saillie. On voit bien qu’ils sont d’une ontologie spécialement fragile, et c’est bien ce qui fait que le symptôme , si on peut l’inscrire dans les formations de inconscient, c’est parce qu’il se déchiffre comme se déchiffrent les formations de l’inconscient, il se déchiffre entre guillemets comme un rêve. Évidemment il apparaît d’une ontologie plus stable, précisément parce qu’il comporte une répétition, et dès que les formations de l’inconscient se répètent, elles ont tendance à changer de registre. Quand vous avez un rêve répétitif, vous avez devant les yeux l’évidence d’un trauma. Un acte manqué, une fois ça va bien. Mais, si vous faites toujours le même acte manqué, ça devient un trouble de comportement, c’est-à-dire un symptôme. Et au dessus de ça, la pulsion.

Lacan n’a jamais pensé en faire une formation de l’inconscient, même si dans son  graphe du désir, il lui a donné la même structure que les formations de l’inconscient, simplement au niveau supérieur. Il a donné la même structure à la pulsion, mais en disant, elle a un autre vocabulaire et elle a un autre point de capiton, celui qu’il a appelé grandS de Abarré, qui est vraiment le point de capiton des pulsions, et qui écrit ce qui ne peut pas se dire. Cet impossible est marqué par la barre qui raye le A comme lieu du signifiant, mais hors de ce lieu on peut quand même écrire que ça ne peut pas se dire. Ce qui ne peut pas se dire peut quand même s’écrire.

Donc, Lacan a d’abord fait revenir la jouissance dans son séminaire VII.  Et dans le même mouvement – là les séminaires vont par deux-, dans le séminaire suivant, précisément il investit ce qu’il a situé de la jouissance, il l’investit dans une élaboration sur le transfert. Dans le séminaire VII, vous avez le monstrueux das Ding, en quelque sorte informe, dont il n’est pas si clair ce qu’il y a lieu d’en faire si on veut opérer correctement, et dans le séminaire suivant, das Ding devient l’objet petit a. Et avec l’objet petit a à cette date Lacan explique quoi faire avec. Comment das Ding est présent dans l’expérience analytique sous cette modalité-là, et que sous les effets de petit a, la jouissance est maniable dans l’analyse. Elle est maniable comme objet, comme objet caché, et même comme savoir caché. Et que ça, ça a la même valeur.

Et c’est alors que Lacan peut installer comme au sommet de la pyramide, et aussi comme l’os du processus analytique le fantasme qui associe le sujet de la parole et la jouissance sous les espèces de l’objet a. C’est la jouissance comme significative et comme imaginaire. C’est pourquoi le fantasme est alors une formation qui prend la forme d’un scénario, lui-même articulé à moins phi, c’est-à-dire à la castration imaginaire. C’est-à-dire comme une conjonction du symbolique et de l’imaginaire.

fin d’analyse en M2 (2) passe

Alors, ce sont deux registres différents, mais au fond qui ont quelque chose en commun, que les deux font sens. C’est comme les 3 scansions que je ramène à 2, symbolique, réel et imaginaire, ça fait 3, sauf que symbolique et imaginaire, les 2 ça fait sens. Et que c’est ça qui aimante Lacan vers la position du fantasme. Avec le fantasme, nous avons une nouvelle édition de ce que Lacan, avant, nous présentait comme le narcissisme, comme la case du narcissisme à franchir pour que le sujet se libère. Ici, dans le fantasme le sujet de la parole est comme prisonnier des mirages imaginaires de la jouissance. Et donc ce que Lacan appelé la passe, c’est, je vais utiliser le même adjectif qui m’a sauté aux yeux quand j’ai relu « Le propos sur la causalité psychique », la passe est conçue comme la traversée libératoire du fantasme, supposée rendre sa liberté au sujet de la parole qui se trouvait captif de l’inertie de la jouissance imaginaire, qui  se trouvait comme gelé dans la même jouissance. Et, ce que Lacan a appelé le fantasme fondamental, ce que Lacan a appelé une fois le fantasme fondamental, ça indique qu’il visait le rapport sujet de la parole à la jouissance.

M3 et Un

Et d’une certaine façon, je suis passé de trois moments de l’itinéraire de Lacan à deux, mais, je pourrais passer à un.

Dire qu’il y a une seule chose qui l’a obsédé du début jusqu’à la fin, c’est précisément ce rapport de la parole et de la jouissance. Et ce qu’il a d’abord pensé à partir du narcissisme, à partir de l’imaginaire, il l’a pensé ensuite à partir du fantasme.

Et vient le moment du réel, le moment où au fond ce qui l’arrête, c’est ce qu’il sait des limites de cette libération du fantasme –  et c’est bien ce qui avait retenu Freud aussi, de dire que l’analyse avait une fin naturelle, ce qui a l’obligé à rallonger son titre  : finie… et infinie – elle s’arrête, mais il faut bien qu’elle reprenne.

Freud distingue trois capteurs qui déterminent ce qu’il appelle les chances de la thérapie analytique : le traumatisme, et l’influence qu’il peut avoir, la pulsion, les pulsions, et leurs forces constitutionnelles, et la modification de jouissance. Et il s’arrête spécialement sur la force de la pulsion, et sur ce qu’il lui attribue de puissance irrésistible dans la causation de la maladie. Et ce que Freud au fond dit là, c’est l’incidence de la jouissance, dans les termes dont nous faisons usage aujourd’hui.

Et, cette jouissance, au fond Lacan s’est épuisé à la penser comme imaginaire, dès le moment où il a commencé à écrire sur la psychanalyse, à travers M1 et M2, à travers toutes les scansions et les avancées, il s’est orienté, quand même foncièrement sur le narcissisme.

Et donc, il a défini par là la jouissance à partir du corps, mais à partir du corps en tant que vu, du corps présent par sa forme, du corps du stade du miroir. Chez Lacan, le corps c’était avant tout ce qui se voit. A la différence de l’organisme. Et c’est là que se fait au fond une bascule essentielle, quand la jouissance, il est comme forcé de la faire basculer dans le registre du réel. Définie par le corps sans doute mais par un corps qui est tout entier situé par la sui-jouissance, par le fait qu’il se jouit, disons sans médiation précisément, sans la médiation de l’autre qui voit, même si c’est autre c’est moi-même. Le stade du miroir, tel que Lacan en plus l’a écrit, c’est un phénomène dialectique, où « je me vois comme l’autre me voit ». Il en va tout autrement si on définit le corps à partir de sa jouissance de lui-même. Là, on bute sur un terme qui est immédiat et qui ne fait pas appel à l’autre. Et par là, disons à partir du moment où la jouissance bascule dans le registre du réel, à partir du moment où on n’arrive plus à l’appareiller dans le registre imaginaire, où l’appareiller dans registre imaginaire précisément laisse des restes symptomatiques, que constate-t-on ? Alors l’enjeu de l’expérience passe du fantasme au symptôme. Si on se réfère à la force de la pulsion, si on suit Freud, alors disons que le fantasme c’est une formation imaginaire de la jouissance. Tandis que le symptôme, c’est une production réelle… Et l’incidence du réel rejette l’ontologie dans l’imaginaire - tout ce qui est de l’ordre de l’être, toute la dialectique de l’être qui débouchait en définitive sur le néant, sur un néant. C’est bien ce que comporte que Lacan ait été amené à faire du sujet de l’inconscient et de l’inconscient lui-même des supposés, à les inscrire dans le registre de la supposition, conformément à l’indication de Freud, pour qui l’inconscient c’était une hypothèse, une hypothèse nécessaire, mais une hypothèse. Et par rapport à quoi s’inscrit et s’inscrit en faux, l’incidence d’un réel qui revient à la même place, qui itère à la même place – « itère »,  le verbe,  au sens de l’itératif, et précisément pas de l’itinéraire.

Dans son séminaire XXII,  fin 1975, donc avant le séminaire  du Sinthome, Lacan posait encore la question, et c’était à peu près là-dessus qu’il terminait son séminaire :  « est-ce à dire que comme tout supposé, l’inconscient soit imaginaire ? »  C’est le sens même du mot sujet :  supposé comme imaginaire. Donc, on voit l’ébranlement que produit sur l’appareil conceptuel l’incidence du réel, puisqu’au fond c’est à faire clairement passer l’inconscient, défini comme sujet supposé savoir, faire passer l’inconscient au registre de l’imaginaire, au registre du mirage, comme le lieu de ce que Lacan appellera la vérité menteuse. On sait que l’inconscient peut mentir, on a dans Freud les exemples classiques de la chose. Est-ce à dire que l’inconscient est imaginaire. Et on voit bien que dans son dernier enseignement Lacan s’avance jusqu’à cette question, jusqu’à cette question de savoir si l’inconscient n’est pas un mirage. Si l’inconscient ne relèverait pas après tout du délire à deux, produisant une grande satisfaction, et d’ailleurs rejoignant la satisfaction d’une toute une communauté, qui réaliserait ainsi l’objectif de synthèse de la particularité à universalité que Lacan visait au début.  En effet, pour être crû,  ce qui se découvre à Lacan dans la dernière partie de son enseignement, c’est que l’ontologie n’est qu’imaginaire. Que la dialectique, le désir, c’est foncièrement imaginaire, et ça débouche sur la figure de la mort, dont on nous dit qu’elle n’est pas représentable, ce qui est encore la qualifier dans des termes qui relèvent de l’imaginaire. Et petit a quand on dit qu’il n’est pas spécularisable, quand Lacan l’élabore à ce titre, avec de la topologie, c’est encore le situer par rapport à l’imaginaire. Et c’est ça  au fond qui l’anime, dans son séminaire du Sinthome c’est qu’il tente de faire passer l’inconscient au niveau du réel. De le faire passer au niveau du réel, avec le sinthome. Et d’une certaine façon, il s’agit pour lui d’appréhender le symptôme comme réel et de montrer ensuite que l’inconscient n’est pas l’imaginaire de ce réel, mais qu’il est au même niveau que le symptôme. Et c’est la valeur de ce qu’il indique, en passant, dans le dernier écrit de ses Autres écrits (« Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », (1976),  p. 571), « l’inconscient réel, dit-il, à m’en croire ».  Mais pourquoi est-ce qu’il dit « à m’en croire » ?  Eh bien il le dit précisément parce que le symptôme a deux faces : une face où il relève de l’interprétation et une face qui relève de quelque chose d’autre que j’appellerais pour l’instant  faute de mieux la constatation.  Que le symptôme soit interprétable, c’est de l’ordre de la croyance. Et Lacan a fait un petit développement à l’époque sur « y croire » et « la croire ».

L’inconscient symptôme

Mais, j’m’arrête à « On y croit ». Quand est-ce qu’on dit « On y croit » ?

On le dit, quand on croit que quelque chose existe, et il faut ça pour le symptôme, pour le symptôme analytique, à la différence du symptôme que précisément l’universel peut constater, parce que ça trouble le bon ordre du monde, le symptôme analytique, ça repose sur le témoignage du sujet. Et à l’occasion c’est absolument insoupçonnable par  quiconque hors ce témoignage. Donc pour que le symptôme analytique soit constitué,  il faut d’abord que le sujet l’isole comme tel lui-même, et, s’il l’allègue pour s’analyser, pour en parler, espérant en en parlant le réduire, c’est qu’il croit que le symptôme est déchiffrable, il croit que le symptôme est de l’ordre du rêve, que il croit que le symptôme ça parle, que ça peut parler. Ça c’est à retenir.

Par ailleurs, l’autre face du symptôme c’est qu’on constate que ça se répète, et qu’est-ce qui se répète, c’est ce que j’appelais la dernière fois le Un de jouissance, et ça, ça n’est pas quelque chose qui se déchiffre, ce  n’est pas quelque chose sur quoi la parole opère comme sur les formations de l’inconscient, pour la bonne raison que c’est comme une écriture sauvage de la jouissance. Lacan employait cet adjectif, « sauvage ». Ça veut dire hors-système. C’est une écriture de Un tout seul. Alors que le S2 auquel il serait corrélé est seulement supposé.  C’est dire que la racine du symptôme, c’est l’addiction.

Alors, est-ce que Lacan était prêt à considérer que cette notion du réel, au fond c’était rien de plus que son symptôme à lui. Comme il disait ça pourrait être ma réponse symptomatique à l’inconscient tel que Freud l’a découvert, lequel ne suppose pas du tout obligatoirement le réel dont je me sers. Donc, il se demandait dans quelle mesure la notion du symptôme comme réel,  ça n’était pas une croyance à lui, et qu’il répondait à l’inconscient freudien, celui qui se déchiffre, par la condition de ce réel.

Et le dernier enseignement de Lacan de mettre l’inconscient au niveau du symptôme. Et donc de faire passer l’inconscient de l’être au réel. Jusqu’à dire l’inconscient est réel, comme il ajoute « à m’en croire », Autres écrits, p. 571. « A m’en croire », c’est-à-dire à faire le même choix que j’ai fait, le choix de considérer que le symptôme fait existence de l’inconscient. Et évidemment ici, l’itération n’est pas du tout libératrice, comme Lacan était parti à le croire, l’itération ici est au contraire asservissante. Et elle est marquée cette itération que Lacan vise, quand il assimile le symptôme, à partir d’un dit d’analysant,  à des points de suspension, à un « etc. »

père symptôme

Et c’est alors que on voit en effet jusqu’où peut aller la symptomatisation dans la psychanalyse. A partir du moment, où on réserve au symptôme la qualité de/du réel, on s’aperçoit de l’ampleur qu’on peut donner à la symptomatisation  des catégories analytiques, que Lacan esquisse seulement, et précisément à propos du père, de la fonction du père, dont il a essayé de construire et de protéger le mystère – l’élément impensable, et en même temps le caractère organisateur. Eh bien, dans cette symptomatisation générale des catégories analytiques, Lacan esquisse que le père, l’essentiel de sa fonction, c’est d’être un symptôme. C’est le sens de ce développement que Lacan a pu faire sur l’exception que doit représenter le père. Il parle pour lui de caractère d’exception, parce qu’il veut lui donner le caractère d’ex-centré, que le père a le caractère d’ex-sistence, de subsistance « hors de ». Et donc, il lui faut donc à ce moment-là caractériser le père non pas par l’universel, mais au contraire par la particularité de son symptôme. Et c’est en ce sens que Lacan a pu dire le père est un pervers. Ça veut dire un père, le père freudien même, n’est pas le père de l’universel, il est au contraire au niveau de la particularité du symptôme. Y a qu’il est essentiel qu’il ne soit pas Dieu, précisément. Freud avait montré la racine de l’illusion religieuse dans la fonction du père et Lacan au contraire marque que le mirage divin est à proprement parler mortifère ou psychotisant quand il est supporté par le père. Il faut que le père soit pervers au sens où il doit être marqué par la particularité d’un symptôme. Ce symptôme, on peut lui donner une catégorie, Lacan parle de la perversion paternelle. La perversion paternelle, c’est précisément que le désir du père soit lié à une femme entre toutes, c’est-à-dire à une femme comme unique, et c’est dans la mesure où cette unique, cet Un-là le marque, qu’il s’avère  ne pas être Dieu, et aussi ne pas dire tout. Le père c’est celui qui ne dit pas tout et qui par là préserve la possibilité du désir, et qui par là ne prétend pas recouvrir le réel, c’est-à-dire qu’il ne prétend pas être ontologique, et cette limite, cette limite est précisément la face opératoire de ce que Lacan appelait, attribuait au père comme l’humanisation du désir.

Alors l’ itération du symptôme, l’itération du Un de jouissance, il m’est arrivé durant la semaine de la comparer, quand j’ai eu à parler à Londres, il m’est arrivé en passant, de la comparer au processus qui génère ce qu’on appelle en mathématiques, les objets fractals. Ce sont des objets qui sont exactement auto-similaires, c’est-à-dire où le tout est semblable à chacune des parties. Et bien, c’est sur cette référence que je m’arrête pour dessiner la configuration du symptôme dont la matrice est élémentaire, et dont pourtant les formes sont les plus complexes de celles qui peuvent se rencontrer dans les mathématiques.

Je vous donne rendez-vous au premier mercredi de mai.

One thought on “X. Itinéraire et itération de Lacan // imaginaire → symbolique → réel– 6 avril

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